2002_03_cul_fr

Alexandre Dumas entre au Panthéon

Je ne suis pas dans la conscience, donc, du président de la République, donc, qu’est-ce qui le motive, au fond, très au fond, je n’en sais rien. L’un des arguments qui pourraient peser, je dirais, en faveur de cette décision, c’est le caractère populaire d’Alexandre Dumas. C’est quelqu’un qui fait partie aussi, je dirais, de notre mythologie culturelle. C’est paradoxal parce que d’une certaine façon, ce n’est pas quelqu’un qu’on étudie, ce n’est pas quelqu’un qu’on prend au sérieux mais c’est, en même temps, quelqu’un que tout le monde connaît.

Le président de la République, Jacques Chirac, décide en effet de faire entrer Alexandre Dumas au Panthéon, dans l’ancienne église Sainte Geneviève à Paris, transformée en panthéon des grands hommes par l’Assemblée, sous la Révolution, pour y faire déposer les cendres de Mirabeau. Les cendres d’Alexandre Dumas, auteur des Trois Mousquetaires, de L’Homme au Masque de Fer et du Comte de Monte-Cristo, y seront transférées à l’automne 2002, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance. Cet hommage a de quoi surprendre. Si Alexandre Dumas est populaire, sa place aux côtés des plus grands écrivains est contestée. Madame Soutet, professeur à l’université de Lyon, est spécialiste de la littérature du dix-neuvième siècle.

Alors, politiquement si vous voulez, Alexandre Dumas, je crois savoir, donc, était plutôt républicain, hein, donc c’est vrai que, d’une certaine manière, il est plutôt politiquement correct, mais, en même temps, on peut comprendre qu’une partie de l’opinion soit un peu partagée par rapport à cette décision parce que faire figurer au Panthéon Voltaire, Jean-Jacques Rousseau et Alexandre Dumas, on sent bien que quelque part, on est en train, là, de mettre un peu sur le même plan des personnalités, qui, sur le plan littéraire, hein, puisque Voltaire, Rousseau et Dumas sont évidemment des écrivains… quand même des personnalités très différentes et qui n’ont pas apporté à la littérature, qui n’ont pas apporté non plus à la pensée, du tout, enfin, la même chose… enfin qui n’ont pas pesé sur elle de manière aussi considérable. Enfin on ne peut pas mettre sur le même plan de ce point de vue-là du tout Dumas et Jean-Jacques Rousseau.

Pourtant c’est indéniable, l’oeuvre d’Alexandre Dumas a bercé son siècle et berce encore le nôtre. Un pour tous, tous pour un, c’est la devise des mousquetaires qui enflamme les imaginations et d’Artagnan sommeille en chacun de nous. Louis XIII, le cardinal de Richelieu, la reine Margot nous sont connus en grande partie grâce à ses textes. Jules Michelet a dit un jour à Alexandre Dumas qu’il avait plus appris d’histoire au peuple que tous les historiens réunis. Pourtant…

Alexandre Dumas n’est pas un auteur, je dirais, très étudié…

On n’étudie pas Dumas, il ne fait même pas partie des programmes de la littérature du secondaire.

A ma connaissance, récemment, il n’y a qu’un seul professeur qui se soit un peu intéressé, donc, à Alexandre Dumas, c’est Jean-Yves Tadier, donc, qui est professeur à la Sorbonne, à Paris, et qui a écrit un ouvrage qui s’intitule, Le Roman d’Aventure. Et ce qui est intéressant, justement, c’est la relation que Jean-Yves Tadier établit entre Alexandre Dumas et le roman d’aventure. Et le roman d’aventure, précisément, de manière générale, est considéré comme un genre mineur. C’est un genre, si vous voulez, de divertissement. C’est une littérature de divertissement. Et, Alexandre Dumas, aujourd’hui, est lu, je dirais, à ce titre-là, comme un auteur qui divertit. Et, c’est la raison pour laquelle aussi sans doute, la télévision s’intéresse à Alexandre Dumas. On a eu récemment, donc, l’adaptation de Monte-Cristo.

Ce que je peux dire aussi, c’est que Alexandre Dumas, de manière générale, donc, auteur du dix-neuvième siècle, vit dans une époque où le roman, le genre même du roman, se met en place, c’est-à-dire que on assiste véritablement à l’éclosion du genre romanesque. Le roman est un genre qui est décrié. Le roman est un genre qui a eu du mal à trouver sa place. Et le roman au dix-neuvième siècle prend, je dirais, toutes sortes de visages. Et Alexandre Dumas, donc, fait partie, ou incarne l’un de ces visages du roman. Il a contribué aussi à renouveler, enfin, le genre romanesque. C’est l’un des auteurs, sans doute, qui a popularisé, ça je crois que c’est important, qui a popularisé le roman.

C’est l’université qui le boude. Quel est le problème?

Le problème dans la recherche, c’est que très souvent, on poursuit une tradition, et c’est vrai qu’on n’oserait… on le ferait peut-être maintenant, mais, il y a quelques années encore, je dirais il y a quinze ou vingt ans, il aurait paru presque indécent, je dis bien indécent de consacrer toute sa recherche, c’est-à-dire dix années de sa vie, voire quinze années, uniquement, donc, à un auteur comme Alexandre Dumas. Dumas est victime, au fond, d’une image.

Alors, ce qui fait que Dumas n’est pas considéré comme un auteur, je dirais, sérieux, c’est sa facilité, c’est-à-dire que l’écriture d’Alexandre Dumas… Il faut savoir que Dumas a publié d’abord essentiellement en feuilletons, c’est-à-dire dans des journaux, … c’est du coup une littérature qui va… ou une écriture qui va mettre en avant, je dirais, des techniques qui sont voyantes, des techniques de suspense, par exemple, … les titres aussi des chapitres, enfin, sont faits pour, en quelque sorte, aguicher le lecteur. Et donc, c’est ce côté, c’est ce côté facile, écriture facile, et donc peu profonde, qui est sans doute… qui fait sans doute que Dumas n’est pas véritablement pris au sérieux encore aujourd’hui.

Comme homme de lettres, Dumas va devoir se passer de commentaire et d’exégèse universitaire encore un peu, on l’a compris. Il entrera donc au Panthéon du seul fait de son génie. Lisons un extrait d’une lettre que lui adressait Jules Michelet:

J’avais besoin depuis longtemps de vous écrire, de vous exprimer l’étonnement où me tient votre inépuisable génie, le fleuve immense de votre invention. Vous êtes plus qu’un écrivain. Vous êtes une force de la Nature, et j’ai pour vous les sympathies profondes que j’ai pour elle-même.

Extrait du roman La Comtesse de Charny où Alexandre Dumas décrit comment les cendres de Mirabeau, mises au Panthéon par l’Assemblée en furent plus tard sorties par la Convention, un texte dont la proximité ne répugnera pas à Voltaire probablement, ni dans le fond, ni dans la forme:

Trois ans après, dans une sombre journée d’automne, non plus dans la salle du manège, mais dans la salle des Tuileries, quand la Convention, après avoir tué le roi, après avoir tué la reine, après avoir tué les girondins, après avoir tué les cordeliers, après avoir tué les jacobins, après avoir tué les montagnards, après s’être tuée elle-même, n’eut plus rien de vivant à tuer, elle se mit à tuer les morts. Ce fut alors qu’avec une joie sauvage elle déclara qu’elle s’était trompée dans le jugement qu’elle avait rendu sur Mirabeau, et qu’à ses yeux, le génie ne pouvait faire pardonner la corruption.

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