2002_08_cul_fr

Playtime de Jacques Tati

Il y a pas une chose. C’est évident qu’il faut conjuguer plusieurs approches pour pouvoir essayer de cerner ce qui est spécifique chez lui, mais il y a effectivement un sens de l’observation unique qui le singularise par rapport à l’histoire du genre burlesque, c’est-à-dire faire un comique au plus proche du quotidien, qui, du coup, a une ambition très forte qui est de changer le regard qu’on porte sur le quotidien, hein… Il disait, de manière très, très belle que Playtime, le film, commençait vraiment quand on quittait la salle, c’est-à-dire que Playtime, c’est le temps d’être formé à un autre regard, plus exigeant, plus distancié, plus drôle aussi, et que, du coup, c’est vraiment quand on quitte la salle et qu’on est confronté au réel que ce regard doit s’exercer; ça, ça fait vraiment une spécificité par rapport au genre burlesque, mais il y en a mille autres, à commencer effectivement par tout ce travail sur le son qui est absolument unique et qui lui vaut la reconnaissance éternelle de ses pairs. C’est évident que les cinéastes qui travaillent aujourd’hui sur le son sont des gens qui aiment beaucoup Tati, je pense à Lynch par exemple, mais à d’autres encore.

Stéphane Goudet fait l’éloge du réalisateur/acteur Jacques Tati qui est de retour à l’affiche en ce moment. Son film Playtime vient d’être remasterisé pour sortir dans les salles dans le format de luxe 70mm.

Pour beaucoup de critiques, Playtime qui date de 1967, est le chef d’oeuvre de Tati.

L’histoire commence en suivant un groupe de touristes qui ont pour projet une visite en Europe, comprenant une capitale de pays par jour. D’abord, c’est une histoire d’aliénation. On se moque de la similitude des villes modernes, on jette un regard ironique sur les gadgets de plus en plus sophistiqués: des portes qu’on peut claquer sans bruit, des balais équipés de phares …

L’urbanisme moderne est donc mis en scène, avec ses facilités mais aussi ses incongruités. De quoi rendre l’homme moderne perplexe et hésitant, égaré. On suit des personnages à travers des dédales de couloirs dans des grands immeubles vitrés. On passe d’un immeuble à un autre immeuble pratiquement identique, c’est d’abord un hôpital, puis un aéroport, et… une banque. Partout le même mobilier, l’administration, l’attente, les rencontres fortuites, c’est ça la vie…

Mais petit à petit les gens qui sont perdus se retrouvent, ils arrivent à avoir un vrai contact et même à profiter de ce cadre qui est à la fois froid et à la fois fascinant. C’est une parabole sur la manière dont les gens s’accomodent à la vie moderne. La force est que ça résiste à toute interprétation simpliste. C’est aussi un document historique – tout l’oeuvre de Tati est une forme de récit sur l’arrivée de la modernisation – et un film qui traite de thèmes très contemporains. Le metteur en scène Jérôme Deschamps a pris en charge le projet de restauration du film:

Moi, je trouve que c’est une oeuvre importante, mais pas seulement aujourd’hui. Je pense que Tati nous apprend à regarder le monde autrement, vraiment. D’abord il se pose en permanence la question de sa présence dans la société, Tati. Tati il est… c’est comme un personnage. C’est un personnage un peu… c’est un peu comme un enfant. Il est un peu sur un fil, c’est-à-dire que c’est un personnage qui se demande tout le temps s’il doit participer au monde ou pas, au fond. Et il regarde le monde avec perplexité. A la fois il y va avec enthousiasme et maladresse d’ailleurs, et c’est pour ça qu’il est drôle parce qu’il est drôle sans le faire exprès, et à la fois il est comme un enfant qui a envie de prendre la fuite et de ne pas participer, voilà.

Il n’y a pas de vrais dialogue. Des bruits et des borborygmes, plutôt que des phrases cohérentes, sont plaqués sur le jeu des acteurs. Tati adorait le cinéma muet et ne voulait pas que des paroles prennent la place des gestes: d’ailleurs c’est grâce à son talent pour le mime que sa carrière a commencé. Son génie était d’exploiter la sonorisation à cette fin. Stéphane Goudet vient d’écrire un livre sur Playtime:

C’est un paradoxe: en fait, tout commence par le corps et par le don du mime, c’est vraiment un mime exceptionnel et important, non seulement dans les numéros qu’on connaît de lui mais dans la vie de tous les jours, parce qu’il avait vraiment un esprit très facétieux, qu’il aimait beaucoup faire des farces, mettre en scène des gags dans la vraie vie, et puis, progressivement, plus son cinéma avance et moins il est mime et plus il est cinéaste.

Il s’agit de faire entendre le monde autrement, donc forcément, c’est une ambition formidable, et, du coup, c’est déterminant dans l’histoire du cinéma, c’est-à-dire qu’il renverse les rapports entre la parole et le son, le bruit, en revalorisant le bruit au détriment de la parole, et ça, évidemment que ça a des conséquences sur l’histoire du cinéma, et que ça crée une date dans l’enregistrement des images et des sons.

Oui, je crois qu’il a vraiment inventé quelque chose. Il a inventé une façon d’attirer l’attention, c’est-à-dire que il y a beaucoup de cinéastes, en particulier dans le muet finalement, et pour cause: on attirait l’attention du spectateur par des gags absolument visuels ou des actions absolument visuelles. Tati, au fond, il a fait quelque chose de tout à fait incroyable, c’est-à-dire que il a… il s’est servi du son avec décalage par rapport à ce qui se passe dans l’image, c’est-à-dire que, si on peut dire qu’on regarde l’image avec un point de vue et qu’on entend avec un point d’ouïe, si on peut dire, hein… il a décalé les choses, c’est-à-dire que il attire par exemple notre attention à l’aide du son sur un évჩnement qui se passe à une distance telle dans l’image qu’on devrait l’entendre beaucoup plus bas. Et lui, Tati, il se sert de ça pour le faire arriver au premier plan ou ailleurs, ou même quelquefois, il utilise un son qui n’est pas le son juste, qui est un son décalé. Par exemple il y a un exemple très simple, c’est par exemple la partie de tennis où le son de la percussion de la raquette et de la balle, c’est un son qui n’est absolument pas réaliste. Et c’est ça qui fait qu’il nous plaît, d’ailleurs… C’est pas le bon son, donc c’est le bon son.

Tati est mort en 1982 en nous léguant ses films. Si son talent est très reconnu dans le milieu professionnel du cinéma, il est un peu oublié du grand public. Il s’agit donc de le redécouvrir maintenant. Jérôme Deschamps:

On ne fait pas qu’un geste patrimonial. On pense que c’est vraiment une oeuvre dont on a besoin aujourd’hui.

Je crois qu’il y a beaucoup de gens qui vont le découvrir tout simplement. Il y a beaucoup de jeunes qui savent même pas ce que c’est, et donc il y a un manque à gagner très important pour eux. Maintenant est-ce que le public va revenir massivement? Si j’en juge par l’enthousiasme du public pendant les projections, on peut l’espérer.

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