2002_10_soc_fr

Comment la télévision devient un outil du pouvoir

L’un des sujets du film, c’est en tout cas les nouvelles formes que prend la censure dans les grands médias et notamment à la télévision et ça, c’est quelque chose qui m’intéressait depuis longtemps. Ce sont des thèmes aussi qu’avait abordés Pierre Bourdieu, le sociologue, ou des journalistes critiques comme Serge Halimi, ou en Amérique du nord Noam Chomsky, le linguiste, et en France, en tout cas en matière de films ou de documentaires ou de reportages, rarement ou jamais on n’avait abordé ces questions-là. Et, ça me semblait important que le public puisse en prendre connaissance par le biais d’un film. Il y a des nouvelles formes de censure qui se mettent en place dans les grands médias qui consistent à inviter des intellectuels dissidents mais en ne leur donnant pas la possibilité de développer correctement leurs analyses et je voulais que dans un film on puisse discuter ces questions-là.

Le metteur en scène Pierre Carles parle de son dernier film Enfin Pris. Intelligent et provocateur, ce film pose des questions profondes sur la télévision aujourd’hui. Pourquoi est-ce qu’on a toujours ce sentiment de complicité entre les journalistes de la télévision et les idées reçues? Est-ce que leur rigueur autoproclamée pour les détails ne sert pas à masquer les vrais mécanismes de pouvoir, selon lesquels les idées qui menacent ne peuvent pas trouver leur place dans des espaces restreints ni dans des débats animés par des présentateurs qui transmettent les préjugés inhérents à leur propre position dans la société. L’explication des idées nouvelles est plus complexe qu’un appel au consensus établi.

Carles explore ces thèmes à travers le parcours de Daniel Schneidermann, un journaliste de la télévision française beaucoup vu sur TV5 dans l’émission ‘Arrêt sur images’. Avec une fine touche satirique, Pierre Carles montre comment son ancien collaborateur, Schneidermann en l’occurrence, a commencé sa carrière comme critique acerbe du monde du pouvoir pour finir par le rejoindre.

On vit dans une société où il est très difficile de ne pas retourner sa veste*, où il est très difficile de ne pas faire de concessions, de compromis, où il n’est pas difficile, ou il est très difficile… d’abandonner ses idéaux de jeunesse, ses emballements de jeunesse, voilà, donc… Pourquoi, parce que… il y a deux choses: il y a d’abord les gens qui accèdent au pouvoir, à certaines formes de pouvoir comme c’est le cas du journaliste vedette, Daniel Schneidermann, qui apparaît dans mon film. A partir du moment où vous rentrez dans le système télévisuel, où vous êtes présentateur vedette, vous avez des avantages liés à cette fonction, vous gagnez beaucoup d’argent, vous êtes connu, on vous commande des livres, vous devenez juré de prix littéraires, ou président de prix littéraires comme c’est le cas de Daniel Schneidermann, vous ne voulez plus perdre ensuite ces avantages. Vous voulez les conserver donc vous êtes prêt à tout pour les conserver, et à tout, ça veut dire y compris à vous asseoir sur* vos convictions, à vous asseoir sur vos discours passés ou vos attitudes passées avant que vous ne fassiez de la télévision. Donc, ça, c’est une chose, mais après, je crois qu’on est tous concernés par cela, c’est-à-dire, on est dans une société où on peut difficilement ne pas se montrer hypocrites, ne pas tenir un double langage, ne pas jouer les chauves-souris, comme le dit le psychanalyste*, c’est-à-dire présenter des aspects à certaines personnes et d’autres à d’autres en fonction de nos intérêts.

Je crois que à la fois c’est un comportement conscient et puis c’est aussi un comportement inconscient. Je crois que c’est un mélange de tout cela. Pourquoi? Enfin, moi, j’ai pas de réponse à cela. Moi j’ai pas de réponse. Je constate. Moi je me contente de constater, de livrer des éléments factuels, des documents d’archives qui montrent que à une époque on se comportait d’une certaine manière avec les patrons de médias en étant très critique à leur égard comme l’était Daniel Schneidermann avec Serge July, le patron du journal Libération et que quinze ans plus tard, on se couche* devant Jean-Marie Messier, le patron de Vivendi quand on l’accueille dans son émission et on lui cire les pompes* et on se montre très complaisant à son égard. Voilà, après, pourquoi? Quelles sont les mécanismes, tout ça… J’apporte quelques éléments, enfin, d’explication ou de tentatives d’explications, mais est-ce que ce sont les bonnes, je ne sais pas.

Son style est loin de la lourdeur qu’on peut craindre sur ce sujet. Des montages astucieux et surtout la candeur et la lucidité des idées rendent le film hilarant.

Je crois que quand on on fait un film, c’est quelque chose de très égoïste, hein… On a d’abord envie de se faire plaisir. Moi, mon plaisir il passe par cela, par le fait de faire des films comme ça, c’est-à-dire en racontant des choses relativement sérieuses de manière ludique ou en tout cas en ne s’interdisant pas de le faire de cette manière-là. Donc, il y a des… je sais pas, il peut y avoir une certaine dimension burlesque dans mon travail comme dans le film ‘Enfin pris!’. Voilà, moi, c’est ce que je revendique en tant que que réalisateur, le droit de pouvoir… de ne pas forcément parler des choses graves de manière sentencieuse, pénible.

Mais si les journalistes de la Guinguette ont bien rigolé, dans les grands journaux on trouve tout ça pas drôle du tout! Certaines des critiques d’Enfin Pris ont été tellement mauvaises qu’il est franchement difficile de croire à la bonne foi des rédacteurs.

C’est plutôt de l’autoprotection de leur part. C’est pas qu’ils ont pas compris, c’est qu’ils veulent pas que l’on sache. Si Le Monde dénigre le film, bon, ça s’explique parfaitement: Daniel Schneidermann, le personnage principal du film, il est journaliste au Monde, par ailleurs, en plus d’être animateur et présentateur de l’émission Arrêt sur Image, il est journaliste au Monde. Donc, c’est à peu près normal que Le Monde protège son employé, protège et ne le dénigre pas, et ne dise pas ce qu’il y a dans le film pour que les gens aillent se faire eux-mêmes leur propre opinion et ressortent plutôt du film en se disant, ‘Oui, ce type-là n’est pas celui que l’on croyait’, parce que ça rejaillirait sur Le Monde, le fait de l’employer. On se dirait que Le Monde est peut-être aussi un journal qui nous trompe. Ca s’explique aussi dans les autres grands journaux. Je crois que si Libération a ignoré la sortie du film, c’est parce que Serge July est l’exemple parfait du retournement de veste, et on veut pas le rappeler.

On pourrait en parler pour tout un tas d’autres journaux. Enfin, je pense que le film touche juste et donc une manière de l’attaquer, c’est de l’ignorer ou d’en parler négativement et là-dessus, on a été servis, mais c’est relativement normal. Enfin, il n’y a rien d’imprévisible là-dedans.

Fortifié par une réaction beaucoup plus chaleureuse dans les cinémas eux-mêmes, Carles s’est déjà lancé dans son prochain projet: le refus du travail dans nos sociétés.

Oui, il y a un film en chantier qui est un documentaire autour de la question du refus du travail et où on se pose des questions, on se demande pourquoi des gens, notamment des jeunes gens, notamment des… les jeunes générations, il y a parmi ces gens-là des positions de refus du travail. On ne veut plus aller travailler. On ne veut plus aller occuper certains emplois. On veut plus aller perdre notre vie à la gagner dans des boulots précaires et ces gens-là sont jamais, ou rarement, représentés ou entendus dans les grands médias. Donc on s’intéresse à cette question qui est relativement tabou, me semble-t-il en France, à savoir que il y a un refus du travail par une part de la population qui est minoritaire mais qui est de plus en plus importante, et si ces gens-là refusent de travailler, refusent d’aller occuper ces emplois, c’est parce que les emplois qui sont créés aujourd’hui sont des emplois qui sont pas forcément très épanouissants pour les individus. Et on se pose quelques questions sur… On essaie d’aborder ce thème-là et c’est un film qui est à nouveau un film de contre-information dans la mesure où ce sujet-là est relativement tabou.

 

 

 

 

 

 

 

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