2003_07_cul_fr

Simenon à la Pléiade

Pour fêter le centième anniversaire de la naissance de Georges Simenon, vingt-et-un de ses romans viennent d’être rassemblés en deux volumes dans la prestigieuse édition ‘La Pléiade’.

En plus d’une luxueuse présentation et de la commodité d’avoir des oeuvres rassemblées, l’intérêt des éditions ‘La Pléiade’ est dans l’annotation détaillée qui accompagne chaque texte et qui éclaire la lecture d’une érudition passionnante.

Les éditeurs ont confié la responsabilité de ce travail au professeur Jacques Dubois de l’université de Liège, Président du Centre d’études Georges Simenon. Nous avons eu l’occasion d’enregistrer pour vous ses réflexions sur sa tâche, lors du ‘Festival Simenon’, qui se déroule tous les deux ans aux Sables D’Olonne, en Vendée.

Peut-être commencer par ceci: un collègue français, professeur de littérature comme moi, très éminent je crois, et passionné de Simenon, m’a dit la semaine dernière ‘au fond Simenon, en Pléiade, c’est une erreur de casting. Je ne lirai jamais Simenon sur du papier bible et sous couverture de cuir’.

Bon, je n’ai pas été insensible à sa remarque, mais j’ai pu lui répondre sans trop de difficulté, ‘ben, nous allons tous continuer à lire Simenon aussi dans des collections de Poche’, et d’autre part il me semble surtout que le rôle que joue Pléiade dans cette affaire, c’est? , cette collection qui est un peu le panthéon éditorial, si vous voulez, des littératures, et pas seulement de la littérature française, avec Simenon ouvre légèrement son spectre et accueille un écrivain qui vient un peu d’ailleurs* que les écrivains les plus classiques, si vous voulez. Et il me semble que c’est tout à fait important, que c’est tout à fait bien. Je remarque d’ailleurs* que depuis que on parle de cette édition et depuis que les volumes sont sortis, et déjà comme vous le savez peut-être, épuisés* -le double Pléiade est pour un moment devenu introuvable-, depuis lors je n’entends que très peu de réactions hostiles.

De cette oeuvre très vaste nous voulions avant tout donner une sorte d’image représentative. Si, en très peu de titres, nous voulons faire comprendre à quelqu’un qui n’est jamais entré dans Simenon de quoi il s’agit, quels romans faut-il placer là? Est intervenu aussi un critère de temps, si vous voulez, de temps historique. La carrière de Georges Simenon fut longue, un demi-siècle, disons, nous avons voulu que les différentes périodes qu’elle a couvertes figurent dans ces deux volumes. Et pour faire simple je vais les qualifier ici devant vous géographiquement, il y a eu la période française, qu’elle soit parisienne ou provinciale, et vous savez qu’elle a été pas mal vendéenne, il y a eu la période américaine, il y a eu la période suisse, toutes trois sont là, à proportions pas tout à fait égales, mais presque. Enfin, dernier souci qu’on a eu, peut-être, c’était, bon, d’abord de ne pas éviter des titres qui sont devenus incontournables, comme on dit aujourd’hui. Je n’en prends qu’un exemple ou deux, comment laisser de côté ‘La neige était sale’ qui est une espèce de pur chef d’oeuvre, si vous voulez. Comment laisser de côté ‘Les anneaux de Bicêtre’ qui sont un roman contenant tellement de choses. Donc il fallait que de très grands titres soient présents. Et je me suis d’ailleurs aperçu, chemin faisant, que nous nous rencontrions très bien avec le cinéma. Je crois qu’on ne l’a pas voulu tellement, mais il se trouve que la plupart des 21 romans, ou en tout cas une majorité d’entre eux, ont été adaptés en films.

Il y avait aussi le critère des thèmes.

Vous connaissez ‘L’horloger d’Everton’, et vous connaissez peut-être son adaptation cinématographique due à Tavernier. Ce roman, qui est l’histoire avant tout d’un père et d’un fils, est très représentative d’une série, la thématique père / fils est en tout cas très présente dans toute l’oeuvre, nous avons veillé à ce que le dit ‘Horloger d’Everton’ soit présent. Du même ordre, tous ses romans -et combien sont-ils nombreux-, du petit bourgeois, de l’homme simple qui, enfermé dans sa routine, et arrivé à un certain âge, tout à coup rompt les amarres, quitte la famille, quitte tout, s’en va. C’est ‘L’homme qui regardait passer les trains’ mais c’est ‘La fuite de monsieur Monde’. On a pris L’homme qui regardait passer les trains, on n’a pas pris La fuite de monsieur Monde, pour éviter un peu les doubles emplois. Mais si ‘La fuite de monsieur Monde’ est votre favori, ou votre préféré, vous allez nous en vouloir.

Il a véritablement révolutionné le genre policier. Il lui a donné ses lettres de noblesse. Au moment d’ailleurs où -et sans que à mon avis il le sache, ou en tout cas peu-, se produisait à peu près le même phénomène aux Etats-Unis. Vous savez, ce qu’on appelle en France la Série Noire et que les Américains appellent autrement, date aussi du début des années trente, du moment où Maigret prenait forme, et dans les deux cas, le roman policier dont la grande formule était surtout britannique, est en train de changer de sens. Et il va devenir à part entière – je vais vite pour expliquer ça-, il va devenir à part entière, si vous voulez, un roman du réel, un roman réaliste, pourrait-on dire, qui représente un état de la société et qui bien souvent le représente même de façon critique. Et c’est ainsi que Maigret, vous le savez bien, n’est pas un détective comme un autre, bien entendu. Et que même très souvent la solution de l’énigme ne lui importe pas au premier plan. En fait, il s’agit pour lui de comprendre, de s’expliquer un être ou plusieurs d’ailleurs, les suspects, le coupable, la victime, ça varie, et même bien souvent de venir à sa rescousse quel que soit l’acte qu’il a commis. C’est ce qui fait que souvent on a comparé ce commissaire, dont je dis volontiers qu’il est l’honneur du service public, puisque c’est un fonctionnaire, et un fonctionnaire qui fait parfaitement son métier, on a facilement comparé ce fonctionnaire tantôt à un médecin, tantôt à un assistant social, tantôt à un psychanalyste. Je crois que Maigret est un peu tout cela, c’est en tout cas un analyste profond de la société française à différents moments.

Contrairement à ce qu’on a parfois cru, Georges Simenon était plus attentif qu’il ne l’a d’ailleurs dit lui même à la littérature telle qu’elle s’écrivait. Et plusieurs critiques à l’époque déjà ont été frappés des concordances qu’il pouvait y avoir entre certains romans de Simenon tels que ‘La neige était sale’ ou tels que ‘La veuve Couderc’ avec les romans ou les romanciers de l’école existentialiste. Alors, ça peut paraître une sorte de télescopage étonnant, mais qu’il s’agisse de Camus, qu’il s’agisse de Sartre, qu’il s’agisse de Beauvoir, c’est vrai que Simenon a écrit une sorte de roman de l’absurde, si vous voulez, du moins dans un certain nombre de cas. Ce qui s’explique d’ailleurs par ce qui est son interrogation profonde ‘Qu’est-ce que l’homme ? Qu’est-ce qu’il fait là dans cette société où il n’est pas toujours fort bien inscrit?’

Il faudrait en parler avec beaucoup de nuances, mais enfin on peut quand même dire que globalement il est le romancier d’une certaine petite bourgeoisie, plutôt traditionnelle, plutôt enfermée dans sa routine, et qui, au moment où il la prend en ligne de mire*, c’est-à-dire dans les mêmes années trente, est en train de se demander ce qu’elle fait sur la scène du monde, si vous voulez. De là, probablement, tous ses romans de la rupture. Ce thème de petit bourgeois qui veut dire ‘je suis là’, je crois, est un thème profondément ancré chez Simenon, qui n’a pas cessé de dire ‘il y a là une couche sociale à laquelle il faut donner la parole’. Il faut lui donner une parole, puisqu’elle n’a pas de parole historique, je vais lui donner une parole romanesque.

Il y a des traces de la vie de Simenon dans l’oeuvre aussi:

Il faut un peu connaître les sources, si vous voulez, pour s’en rendre compte, mais tout de même le lecteur attentif s’aperçoit assez aisément qu’il y a comme ça d’innombrables petits motifs qui courent à travers toute l’oeuvre et qui viennent de quelque part. J’en donne volontiers un exemple parce qu’il est frappant et facile. C’est celui du chapeau rouge. Il y a dans l’ensemble de l’oeuvre un certain nombre de personnages féminins qui portent, qui* un béret rouge, qui un chapeau rouge, qui une casquette rouge, et bien sûr elle* vient, enfin bien sûr, elle vient en tout cas d’une petite amie de Georges Simenon adolescent qui est désormais repérée.

Regardez dans les romans, les enfants de choeur sont nombreux, ils commencent avec ‘L’affaire Sainte Fiacre’ mais on va en retrouver beaucoup par la suite, ça vient de quelque part, ça vient de loin, ça vient de ce que Simenon a servi la messe à la chapelle de l’hôpital de Bavière. Mais enfin il n’est pas indispensable de savoir ça pour comprendre que il y a là un investissement quasiment onirique, si vous voulez, qui a joué un très grand rôle et qui n’a pas cessé d’occuper l’écrivain au long de sa vie.

Et sa contribution en termes d’écriture?:

L’écriture de Simenon embarrasse toujours un peu les critiques, embarrasse un peu les journalistes, embarrasse tout le monde. Je crois qu’au contraire et même si ce n’est pas une écriture évidemment très rhétorique -toute la rhétorique avec les métaphores, les métonymies, les figures de styles, etc, est plutôt absente, encore que*-, mais je pense qu’il y a des formes d’écriture très fortes chez Simenon qui sont à décrire, qu’il faut observer. Un certain Jacques Drillon, faisait une remarque très très subtile et très juste, me semble-t-il. Il disait cette chose qui paraît énorme, ‘Simenon écrit en phrases longues’. Ca saute aux yeux qu’il écrit en phrases courtes, mais Drillon s’expliquait très bien en disant ‘il ne faut pas considérer les phrases comme unités’. L’unité chez Simenon c’est le paragraphe. Et le paragraphe est en général, car il va souvent à la ligne, fait de quatre, trois, quatre, cinq phrases qui se suivent. Mais qui sont fortement articulées entre elles. Et quand vous les lisez dans leur mouvement, elles forment comme une espèce de seule phrase si vous voulez, avec un très fort mouvement, une très forte pulsion.

L’utilisation de l’imparfait chez Simenon, ce n’est pas peu de choses, de même que Albert Camus -vous voyez, les comparaisons se répètent- a fait quelque chose d’énorme avec le passé composé dans l’Etranger, Simenon fait de l’imparfait un usage qui va loin. Parce qu’il lui donne, à ce temps, qui est le temps d’une durée latente, si vous voulez, une extension beaucoup plus grande que nous ne faisons nous quand nous écrivons ou quand nous parlons.

Enfin, je vous y renvoie, je ne vais pas faire un cours, vous voyez les professeurs finissent toujours par retomber sur leurs pattes*.

Dans le mois après la parution, Simenon-Romans a vendu 15 000 exemplaires – battant ainsi tous les records pour l’édition Pléiade.

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