2003_10_act_fr

La migration des oiseaux

On a vu beaucoup de linottes, pas mal de pipits farlouses, quelques bergeronnettes printanières, on a eu la chance de voir un petit faucon émerillon ce matin tôt, donc c’était bien, et oui, c’est à peu près tout ce matin, quelques hirondelles aussi mais c’est la fin du flux, donc, c’est vraiment peu. En général, les oiseaux on les compte quand on est sûrs qu’ils passent au-dessus de l’eau, en général quand ils passent au-dessus de l’eau ils ne font pas demi-tour, c’est vraiment qu’ils ont envie de migrer. Il n’y a pas de doute sur le fait qu’ils ne vont pas tourner et faire un gros tour. Là, c’est un groupe de moineaux mais ça, ça migre pas, ils sont? ils sont sédentaires ici.

A chaque début de l’automne, si vous venez à l’aube à la Pointe de l’Aiguillon, en face de La Rochelle, vous allez retrouver une poignée d’hommes et de femmes, équipés de jumelles et de télescopes, observant d’un oeil à la fois méticuleux et émerveillé, le passage des oiseaux migrateurs.

Ils sont là parce que c’est un endroit privilégié, comme nous le raconte Lucien Grillet.

Ce sont les passereaux uniquement que nous regardons, les passereaux – les petits oiseaux qui ont la silhouette d’un moineau. Et les passereaux viennent du Nord de l’Europe, du Nord et de l’Est de l’Europe, et ils migrent vers l’Espagne, et l’Afrique en suivant les côtes, de préférence en suivant la côte. Alors pourquoi ici? C’est l’endroit où la mer est la moins large, le bras de mer est le moins large. Cette pointe s’avance vers la mer et en face également il y a une pointe qui s’avance vers le nord. Donc les oiseaux, ces oiseaux-là, n’aiment pas traverser de grandes étendues marines. Ils préfèrent voir la terre où ils vont aller vers le sud. Donc c’est pour ça qu’on a remarqué qu’ici les oiseaux se concentrent, les oiseaux venant du nord se concentrent pour passer au sud. Peut-être est-ce que c’est plus facile de trouver son chemin en longeant la côte, peut-être, mais enfin ça on ne sait pas. On remarque la bande côtière, c’est l’endroit où on voit le plus de migrateurs. Certains viennent de l’extrême Nord de l’Europe, du Nord de la Norvège, de toute la Scandinavie, des îles britanniques un peu, et puis de l’Est, de l’Europe de l’Est, de Pologne, Allemagne, s’en vont vers le Sud-Ouest, donc ils arrivent ici pour confluer vers le Sud de la France, quoi, le Sud-Ouest de la France.

C’est pas tellement la température qui les empêche de vivre en hiver ici, puisqu’on a une température quand même assez clémente, mais c’est le manque de nourriture. Les insectes et même les graines. Déjà les oiseaux qui vivent au Nord de l’Europe ils ne peuvent plus vivre l’hiver parce que, d’abord, il fait nuit tout en haut, et ensuite, avec la gelée et la neige le sol est recouvert donc les graines sont inaccessibles, les insectes bien entendu mais les graines sont aussi inaccessibles. Alors pourquoi ne s’arrêtent-ils pas ici puisqu’il y a quand même pas mal de végétation et puis il y a jamais de neige? Mais la masse d’oiseaux qui arrive du Nord serait beaucoup trop importante pour trouver à se nourrir ici, donc ils sont obligés d’aller plus loin. Certains s’arrêtent, mais la plupart partent vers l’Espagne et l’Afrique, carrément.

Lucien est là pour le plaisir – ça fait 60 ans qu’il observe les migrations. Mais en tant que membre de la Ligue pour la Protection des Oiseaux, ses observations ainsi que celles de ses collègues ont aussi un but scientifique.

Alors, ça fait… depuis dix ans nous faisons, nous menons cette opération. Alors l’intérêt, naturellement, c’est d’avoir, de connaître la période des migrations des différentes espèces et puis surtout depuis quelques années c’est la variation des populations. Et malheureusement, nous constatons que certaines populations sont en baisse considérable. La linotte mélodieuse, par exemple, nous avons commencé de compter en 1993. Et en 1993, qui était une année, une bonne année de migration, nous avons compté ici 132 000 linottes mélodieuses qui sont passées au-dessus. Et en 2002, 40 000. C’est énorme comme chute. Et parallèlement à ça, il existe des méthodes de comptage des oiseaux au printemps, cette opération a été menée dans toute l’Europe et toute l’Europe constate une diminution très nette des populations de linottes mélodieuses. On estime à 45 pour cent la chute des populations.

Pour lui, il n’y aucun mystère quant à la cause :

Les pratiques de l’agriculture. Avec disparition des insectes pour les hirondelles, et disparition des herbes dont se nourrissent les linottes. Avec l’emploi des herbicides, il y a un tas d’herbes qui disparaissent qui deviennent tout à fait rares et c’est justement des graines de ces herbes-là dont se nourrissent ces oiseaux-là.

Et pour la richesse ornithologique de la région, les conséquences s’annoncent très graves :

Je pense que les hirondelles vont disparaître. Parce que il n’y a plus d’insectes, il y a très peu d’insectes. On s’en rend compte par exemple sur les pare-brise* de nos voitures, bon autrefois je roulais beaucoup, j’étais obligé de tous les jours nettoyer le pare-brise parce qu’il avait plein* d’insectes collés dessus, maintenant je roule encore par mal et je le nettoie à peu près une fois par mois. Hein, bon, c’est la preuve qu’il n’y a plus d’insectes et les hirondelles souffrent beaucoup de cet état de choses. Chaque femelle d’hirondelle pond cinq oeufs, autrefois cinq oeufs cinq petits, cinq petits à l’envol, aujourd’hui cinq oeufs, cinq petits qui éclosent et deux petits qui s’envolent. Et au lieu de faire plusieurs couvées* comme autrefois, les hirondelles faisaient deux à trois couvées. Aujourd’hui il y a une ou deux couvées, mais jamais trois. Parce qu’il y a pas suffisamment à manger, les hirondelles n’ont pas suffisamment d’énergie pour pondre une deuxième et une troisième fois. La diminution est catastrophique et là les gens de partout se rendent compte qu’il y a trente ans on voyait des? les hirondelles se concentrent avant la migration. On voyait des rassemblements d’hirondelles de plusieurs dizaines de milliers d’individus et maintenant au lieu d’y en voir plusieurs milliers, il y en a cinquante, ou cent, donc c’est une espèce qui va probablement disparaître, chez nous.

La LPO lutte pour des changements dans la pratique agricole, mais sans véritable espoir d’avoir gain de cause.

Eh bien on souhaiterait revenir à un usage raisonné des herbicides, de préférence employer des herbicides biologiques et des façons, des modes de culture biologique qui éviteraient l’emploi des herbicides et des insecticides. On peut l’écrire, c’est tout. Mais notre poids est très petit.

Tous les oiseaux ne souffrent pas. Pour les espèces marines la tendance est inverse :

Vous avez les goélands – les ‘seagulls’ – les goélands, les mouettes, tous ces oiseaux de mer, vous avez un oiseau qui s’appelle le cormoran qui se multiplie d’une façon remarquable. Pourquoi? Parce que depuis une vingtaine d’années il existe de nombreuses piscicultures partout. Alors les cormorans se nourrissent de poissons. Il y a trente ans les cormorans migraient en Afrique. Depuis une trentaine d’années il s’est constitué, il s’est organisé des piscicultures partout en Europe, partout partout partout, les agriculteurs en particulier creusent des étangs artificiels pour l’arrosage, ils en profitent pour mettre des poissons. Alors les cormorans se sont aperçu qui il y avait du poisson à profusion donc ils ont arrêté de migrer. Alors, la migration entraînait une mortalité importante, une mortalité hivernale importante. Depuis trente ans il n’y a plus de mortalité hivernale. Donc voilà, ils se multiplient et c’est pas parce qu’ils sont protégés, parce qu’autrefois ils n’étaient pas protégés et pourtant les populations commençaient à grossir. Maintenant ils sont protégés alors les pêcheurs disent : ‘c’est parce qu’ils sont protégés’. Non. C’est parce qu’ils vivent bien. Ils se multiplient bien. Et les goélands c’est pareil, les goélands vivent beaucoup sur les décharges d’ordures, et depuis une vingtaine d’années les décharges ont fleuri partout, donc les goélands se portent bien.

Les soucis pour l’avenir ne gâchent toutefois pas le plaisir de l’instant. A la Pointe de l’Aiguillon on peut regarder des dizaines de milliers d’oiseaux préparant leur voyage vers le sud. Ils répètent encore et encore une chorégraphie rythmée, dont l’origine est l’instinct de survie.

Ils se rassemblent pour une raison… surtout une raison de sécurité. Les oiseaux ont toujours peur des prédateurs, alors que les prédateurs ne prélèvent que peu d’individus mais enfin c’est une peur ancestrale et une grosse formation d’oiseaux est beaucoup moins sensible aux prédations que un oiseau tout seul. Lorsqu’il y a un vol d’oiseaux bien compact et qu’il y en a un ou deux qui s’échappe, qui s’éloigne du groupe, si un prédateur le suit, un épervier ou un faucon, c’est ces deux – là qu’ils vont prendre et pas le groupe compact. Il faut savoir que dans un groupe chaque oiseau fait la même chose que celui qui le précède et c’est pas forcément toujours le même, hein. On voit ça dans les vols. Les étourneaux par exemple. Dans un vol d’étourneaux vous avez ce vol d’étourneaux qui fait des orbes dans le ciel, qui fait des grandes… hein, bon le premier va de ce côté, le deuxième suit le premier, le troisième etc, mais il n’y a pas un chef.

Il y a aussi le plaisir d’écouter les chants d’oiseaux:

Les oiseaux ont plusieurs façons de communiquer. Il y a le chant, d’abord, des passereaux, le chant nuptial qui est le, qui est l’appel, le mâle chante, d’abord il n’y a que les mâles qui chantent. Alors le mâle chante pour attirer la femelle et puis aussi pour délimiter son territoire. A partir du moment où un oiseau se perche sur ce piquet et chante, ça veut dire que le territoire est autour de ce piquet et qu’il n’y a pas d’autres mâles qui ont le droit de venir. Ca c’est une chose, ça c’est le chant. Il y a le cri de ralliement. Alors les oiseaux en vol poussent un petit cri grâce auquel les autres se rassemblent, quoi… pour pas s’éloigner les uns des autres. Il y a le cri d’alarme, lorsque quelques oiseaux sont posés, si un prédateur se manifeste, un rapace ou un carnivore, l’oiseau pousse un cri d’alarme et tout le monde s’envole. Un cri d’alarme qui est compris d’ailleurs des autres espèces. Une espèce alarme mais les autres espèces comprennent le cri d’alarme et partent aussi.

La saison de la migration dure trois mois :

Alors je vais prendre d’une façon chronologique parce que chaque espèce migre à une certaine période. On commence à… au mois de septembre, à voir passer les hirondelles, bien entendu, et les bergeronnettes, bergeronnettes printannières, ensuite ce sont les linottes, actuellement ce sont les linottes mélodieuses qui passent, puis ça va être les pipits farlouses, les pipits farlouses sont des oiseaux qui sont très nordiques qui viennent, certains même viennent d’Islande, vous voyez, et il y en a beaucoup qui viennent du Nord de la Norvège. Alors ces oiseaux-là vont passer à partir du début du mois d’octobre. Ensuite ça sera les chardonnerets, et puis les pinsons, pinsons des arbres et puis les linottes et, à la fin les grives, grives, qui elles aussi, les grives, viennent de tout à fait l’extrême Nord de l’Europe, alors l’extrême Nord de la Scandinavie et puis les pays baltes, même de Sibérie.

Pour Lucien et ses amis, l’observation de ces passages est se fait vraiment dans l’enthousiasme.

D’abord c’est un plaisir que j’ai toujours eu depuis très long temps. Depuis plus de soixante ans. Et puis j’ai toujours adoré observer les oiseaux et là, la migration pour moi est un phénomène assez extraordinaire que j’adore venir observer. On voit ces oiseaux qui partent très loin, qui reviennent après de très loin toujours aux mêmes endroits puisque quand les oiseaux partent hiverner en Afrique, quand ils reviennent se reproduire, ils se reproduisent toujours dans les mêmes endroits. Chaque individu retrouve son point, alors je trouve que c’est magique.

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