2003_12_soc_fr

Aux courses de chevaux!

C’était un crack, c’est tout, c’était un crack. Le meilleur cheval qui puisse y avoir. Tempérament, force physique, capacité d’aller vite, capacité de souffle et tout et tout. Il faut tout avoir, il faut être complet. Et j’avais 24 ans. Il avait couru 11 fois, gagné 10 fois, il s’appelait Nino II. Mais voyez il est mort d’une hernie inguinale, le véto n’a pas reconnu ce qu’il avait. Le dimanche il avait gagné, le mercredi il était mort. Comme nous.

Avant le départ de la course il est à 13 contre 1. La course part, il est à 5 contre 1. Il y a des choses qui, non, mais c’est la vérité, il faut dire ce qui est*, c’est pas? il y en a qui mettent au dernier moment et c’est tout quoi? Je sais pas, il y a des gens qui sont au courant et puis au dernier moment ils mettent dessus, les propriétaires ou les gens qui connaissent, quoi. C’est pas normal qu’un cheval avant? quand la course part il soit à 11 ou 12 contre un, la course est partie, il tombe à 5. C’est pas normal. Oui, moi je le touche, quoi? mais enfin c’est pour dire*, c’est pas normal. Mais bon enfin, on nous oblige par à venir, hein ?

L’amour du cheval, le oui ou le non qui se cristallise en quelques instants devant ses yeux, l’amer plaisir de la victoire qui n’efface que rarement l’ombre des défaites du passé et de ce qui aurait pu se passer. C’est ça, la magie des courses de chevaux.

Il y a 256 hippodromes en France – contre 50 en Angleterre. Pas une ville qui n’ait son bar PMU* pour parier. Presque pas un jour sans une course quelque part. Il y a les grands hippodromes de Paris où se déroulent les grands prix, comme le célèbre prix de l’Arc de Triomphe. Mais la culture quotidienne des courses de chevaux c’est autre chose et ça commence par beaucoup de travail?

Eh bien il faut faire ça avec la passion du cheval, quoi, si on n’a pas la passion du cheval on arrête parce qu’on travaille tous les week-ends, tous les jours. Si on n’a pas la passion on ne fait pas ça.

C’est des chevaux, c’est des athlètes. Il faut qu’ils soient prêts. Il faut qu’ils soient toujours au maxi, hein.

Eh bien, c’est moi qui m’occupe déjà le matin à la première heure de la nourriture, c’est moi qui les soigne. A peu près vers 6 heures et demie l’hiver et puis ça peut aller de 4 heures et demie à 5 heures l’été, suivant la chaleur en fait. Donc en premier lieu c’est la nourriture, ensuite c’est les sorties, les joggings et puis les travail* deux fois par semaine. Voilà. Et puis le soir pareil c’est moi qui renourrit le soir. Tous les soins, tout ce qui est soin et nourriture il y a que moi qui m’en occupe. Ca dépend des chevaux mais il y a quand même beaucoup de soins parce que c’est quand même des athlètes de haut niveau donc automatiquement il y a pas mal de choses à faire.

Aujourd’hui, ici, au stade de Parilly dans une banlieue de Lyon, les prix pour les courses de pur sang montent jusqu’à 12 000 euros. Pour les chevaux attelés on peut gagner jusqu’à 6 000 euros. C’est pas mal – si on gagne – mais de là à gagner sa vie avec ça, ce n’est pas évident:

Trop dur, surtout quand on a une petite écurie. C’est trop dur aujourd’hui.

L’idéal c’est d’investir dans les réclamés*, comme à Paris, des fois un petit peu juste pour Paris, sur des pistes comme ici à Lyon ils gagnent leur vie quoi; mais le plus dur c’est de trouver le propriétaire. Très dur.

Nous sommes dans l’écurie de Jacou des Ducs avec l’entraîneur Patrick Pichon et sa lad. Pour eux, il n’y a pas de formule magique pour l’entraînement, il faut surtout être à l’écoute du cheval.

C’est difficile à dire. Ca, il faut s’adapter à chaque cheval. Ca varie. Jacou, oh? il faut travailler rapidement et assez souvent. Il faut lui faire pas mal de travail en vitesse et un travail de fond mais vraiment fréquent. Travailler sur la longueur. Il faut qu’il travaille beaucoup.

C’est un bon cheval, il a un bon potentiel mais cette année il n’a pas très bien marché. Problèmes de santé beaucoup, et très très nerveux. Quand? le moindre de problème qu’il a? il donne plus du tout la mesure de ce qu’il est capable de faire, quoi. Il est capable de figurer* mais il n’aime pas rendre la distance*. Il n’aime pas rendre les 25 mètres et donc il part à 25 mètres, donc, tâche délicate?. Mais le lot n’est pas très très ouvert. Il est capable de figurer. Une question de volonté.

Une question de volonté et une question de jockey aussi, comme nous le rappelle fièrement Alexandre Laffay:

Le jockey, comme on dit, fait le cheval et le cheval fait le jockey. Bon, il y a des adroits et d’autres, des maladroits.

Il vaut mieux attendre et puis laisser décanter la course. Parce que le cheval il jette son feu et puis après ça lui coupe les pattes*, ça lui coupe les pattes. Il s’asphyxie.

Il faut pas aller trop vite non plus. Les trotteurs, s’ils commencent à galoper, c’est la disqualification qui s’annonce…

Ouais, mais bon, on a droit à tant de foulées* maintenant et puis bon?, au-delà des foulées, eh bien on est distancé. Il y a la force qu’on demande, des efforts, et puis il y en a? ils peuvent pas, eh bien ils se mettent au galop.

L’appréciation du métier? Il faut dire qu’on a l’impression qu’il y a peu de jockeys qui encourageraient leurs fils à les suivre:

Là, c’est pas un plaisir, c’est mon métier. Je suis capable de faire que ça et je peux pas faire autre chose.

Et vous avez commencé… ?

Très jeune comme tout le monde. Eh bien vous savez, c’est jeune, hein. Quand on aime les chevaux, on y attaque de bonne heure, autrement on y attaque pas?

C’est tout, c’est un stress permanent, stress physique et moral permanent parce que je vais vous dire, on a toujours peur qu’ils s’abîment, on a toujours peur qu’il arrive un pépin.

Et puis il y la compensation de la victoire, même si les anciens ont parfois du mal à admettre que ça peut encore les exciter:

Ah, eh bien ça fait plaisir? mieux de gagner que d’être deux cents mètres derrière.

On voyage beaucoup. On va à Vincennes, on va partout. On va à Marseille. On va à Bordeaux, Toulouse? on va partout.

Oui, une très bonne ambiance. Bon, bien sûr il y a plusieurs clans mais dans notre secteur on s’aime bien. On partage des bons moments. Il y a des bons moments.

Quant aux paris, ça aide toujours si on a des bons tuyaux*:

Ah, des gagnants, je sais pas? On a? eh bien mon mari mène* pour mon beau-père là, et ça va être peut-être un peu juste dans le quartet et puis nous on en a une dans la huitième qui pourrait participer à l’arrivée, oui, je pense, si tout va bien.

Et sinon? On peut essayer la science:

Ah, eh bien, tout compte*, tout compte, hein? l’aspect du cheval, la façon dont il trotte, tout compte, hein? C’est pas facile. La course n’est pas facile. Il y a un cheval qui est le gros favori qui a une bonne chance, mais -parce que dans le trot il y a toujours un mais

Ou s’en remettre au hasard:

Non, non, non, non, moi je pique* comme ça dedans. Qu’est-ce que qui arrive ? Je ne?
Nous on tapote comme ça, tac, tac, tac
Nous, là, dans l’équipe, là, ça fait trente ans qu’on joue, on n’a jamais rien gagné.
Plus, soixante ans !
Soixante ans, on n’a jamais rien touché.
Ça fait soixante ans qu’on va aux courses.
Non, il n’y a pas de secrets là. Là il n’y a pas de malins*, là. Il n’y a pas de malins aux courses, c’est la chance. C’est l’impondérable des courses.
Tous les malins, ils sont? fuit !
Voilà ! Ils sont au cimetière.

Et des ça fois marche. Certes les gagnants ont l’air un peu désabusés, vu les pertes qu’ils ont subies auparavant ça se comprend:

Non, j’ai gagné placé*, quoi. J’ai eu le 11 placé.

Et vous toucherez?

Oh là je sais pas? Il est à 15 contre un. Je sais pas, moi, 12 euros peut-être.

Un petit sourire quand même!

Oui, quand même oui. C’est la première fois que je gagne depuis le début, alors, de la réunion. J’ai perdu depuis le début, alors là, je suis content d’avoir gagné.

Chez les entraîneurs la satisfaction est bien plus nette:

C’est la récompense aussi quand ça court bien, et puis voilà. Il y a des moments de déception et puis il y a beaucoup de moments de joie, voilà. Surtout qu’on fait beaucoup? c’est beaucoup de chevaux de notre propre élevage, donc c’est important parce qu’on les a tout petits. On en achète aussi, hein, mais on en a beaucoup qui courent sous notre élevage, donc c’est important.

Et les perdants? Au moins ils y gagnent en sagesse:

Ceux qui jouent gros, on les voit pas longtemps!

$Id: 2003_12_soc_fr.htm 35 2021-02-12 12:17:35Z alistair $

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