2004_02_soc_fr

La défense des langues régionales

Jean-Pierre Richard, président du Collectif Prouvènço, sait bien comment attirer l’attention des gens. Mais si la guerre civile en Provence n’est pas encore pour aujourd’hui, ni très probablement pour demain, les passions auxquelles on fait appel sont bien réelles. Comment défendre les cultures régionales dans un monde où les forces de la centralisation, voire de la mondialisation, semblent pouvoir écraser tout qui se met en travers de leur route*.

D’abord, il faut se mettre d’accord sur une stratégie. Et dans le sud de la France, c’est là où les problèmes commencent. De l’Espagne à l’ouest à Italie à l’est, on peut entendre au moins une dizaine de variantes d’une langue, qui se ressemblent beaucoup les unes les autres mais qui sont réellement différentes. Au début du 20ème siècle des intellectuels du sud donnent naissance au mouvement "occitaniste". Leur but est de réunir toutes ces cultures sous un seul nom "la langue d’oc", dont les variantes régionales seront appelées des "dialectes": le limousin, l’auvergnat, le provençal…

M. Richard, fils de Provence, se souvient bien du jour où lui, il a rencontré ces idées pour la première fois:

On s’est retrouvés autour d’un député qui voulait se renseigner quant à… justement ça, savoir si la langue d’oc était de nature à rassembler, etc. Il voulait proposer quelque chose à l’Assemblée nationale. Et là… Ô stupeur ! J’ai découvert qu’on n’habitait pas la Provence mais l’Occitanie, que notre langue ce n’était pas le provençal mais l’occitan et que tout était occitanisant ou occitanisable, je ne sais pas comment on peut dire. Et là, avec quelques-uns on s’est dit « mais attends! C’est un rêve là, on a entendu des choses, des gens qui hurlaient en disant que notre langue n’était pas le provençal mais l’occitan. Enfin… j’ai dit «on ne peut pas rester comme ça !». Parce que c’est aussi en même temps lié à notre identité.

A l’Institut d’Estudis Occitans les relations avec le Collectif Prouvènço sont froides, c’est le moins qu’on puisse dire. On insiste fièrement sur le fait qu’il y a une histoire commune qui réunit les langues du sud:

Le village brûlait. Des soldats criaient dans les rues en agitant des torches allumées, ce devait être des ennemis. Qui sait? En temps de guerre tout se mélange et les soldats sont tous des soldats.

Alors l’occitan est une langue qui est parlée essentiellement dans le sud de la France, disons dans le tiers sud de la France et elle est parlée sous la forme de différentes variétés locales, c’est-à-dire le provençal, le languedocien, le gascon, le limousin, qu’on appelle aussi des dialectes. Un dialecte ça veut dire une variété d’une langue.

Pour justifier cette position, on met en évidence l’héritage intellectuel, avec une approche plus "réaliste" sur la place des langues régionales dans la société d’aujourd’hui:

Bon, alors l’usage social de l’occitan continue à régresser parce que actuellement les gens qui le parlent sont essentiellement des ruraux nés avant la deuxième guerre mondiale mais l’occitan continue à avoir une pratique, disons chez un petit noyau d’intellectuels, de militants, et surtout de produire une littérature.

Et peu importe le nom qu’on leur donne, l’histoire des langues du Sud de la France a de quoi passionner les curieux:

D’abord la littérature occitane a été la première littérature en Europe, dans une langue romane puisque auparavant on n’écrivait qu’en latin. C’est la poésie, donc, des troubadours qui étaient, donc, des poètes occitans. La poésie des troubadours à partir du XIIe, aux XIIe et XIIIe siècle qui a donné naissance à la poésie lyrique européenne et qui a rayonné dans toute l’Europe. En prose, au XIIIe siècle, c’est des biographies des troubadours, des biographies plus ou moins imaginaires. On appelle ça les ‘vides’, les vies des troubadours. La première chose qui se manifeste à partir de 1490, notamment dans des ordonnances de Charles six, c’est la volonté d’exclure le latin. On ne dit pas encore « en français, dans la langue du roi » mais on dit que les actes doivent être rédigés en langue vulgaire, ou dans la langue des contractants, donc il y a au début une attitude plus large, plus libérale, ce qui domine c’est la volonté d’écarter le latin. Ensuite au début du XVIe siècle on voit que ça se durcit. L’édit de Villers-Cotterêts dit clairement « en langage maternel français et non autrement ». C’est-à-dire donc là, vraiment il y a une évolution entre… en l’espace d’une cinquantaine où l’on passe vraiment de, disons, d’une volonté d’exclure le latin, et une fois que le latin est exclu, d’imposer vraiment le français, langue du roi, à tout le monde, donc finalement, dans les régions qui étaient allophones* en quelque sorte, de remplacer le latin par un autre latin puisque le français n’était pas la langue du pays.

Après 1550 il y a encore des écrivains qui écrivent en occitan mais à partir de cette époque-là ça devient, comment dire… un acte militant. C’est ce qui est exprimé par le poète Gascon Pey de Garros qui écrit… il dit plutôt qu’il a choisi d’écrire en gascon…c’est-à-dire pour soutenir l’honneur du pays et pour maintenir sa dignité.

Une belle histoire, c’est sûr, mais pour des inconditionnels de la Provence, comme Henri Féraud de l’Union Prouvençao, la seule petite difficulté est que ce n’est pas la leur…

Je vous défie de trouver par exemple un prince d’Occitanie ou un roi d’Occitanie. Si nous, nous avons été… nous avons des reines et des rois en Provence historique, il n’y a jamais eu d’Occitanie politique. C’est une vision romantique qui est née à la fin du XIXe siècle et qui s’est répandue aujourd’hui.

Si vous voulez quand on va dans le Grand Sud-Ouest et moi je vous le dis encore une fois que j’y passe toutes mes vacances et donc je vais là-bas, qu’est-ce qu’ils ont comme identité, comme culture? Ils ont le rugby, ils ont le foie gras, ils ont la littérature dans certains cas, ils ont un peu de… très peu de théâtre, ils ont pas de folklore, ils dénient d’ailleurs le folklore parce que ça les gêne quelque part que nous portions le costume et non, quand on porte le costume, c’est comme les Bretons, c’est comme les grandes entités régionales. Les Écossais lorsqu’ils portent le kilt, c’est une marque de leur identité. Eh bien nous c’est pareil. Le costume que nous portons, qu’il soit de la Côte d’Azur, qu’il soit d’Arles…, les arlésiennes sont d’une beauté extraordinaire!

Au Félibrige, une association fondée il y a 150 ans pour défendre la culture des pays d’Oc, on prêche l’unité et la paix. Alain Guiony et Francine Prigent-Picard nous expliquent que, plutôt que de se battre entre eux, les militants doivent persuader les pouvoirs centraux de respecter leurs traditions. Pour commencer, le gouvernement français n’a toujours pas ratifié la charte européenne des langues régionales…

À l’heure d’aujourd’hui au ministère de l’éducation nationale, depuis des années, il y a un mouvement, il y a un CAPES de langue provençale, de langue régionale dans toutes les régions, donc il y a des enseignants mais c’est toujours un peu à la discrétion des chefs d’établissement. Les horaires sont toujours un peu des horaires entre midi et deux pour les élèves ou le soir, un peu décourageant pour y aller et à la limite si un professeur ou un chef de classe doit faire le choix entre une langue régionale et de la mathématique, eh bien, c’est sûr qu’il ira à la mathématique, c’est sûr. Donc, il n’y a pas… Il faudrait que par la reconnaissance de la langue… Il y aurait un moyen de… pas d’obligation mais si un établissement prévoit dans sa formation, dans ses cours, des heures de langue provençale, ou de langue bretonne, ou autres, eh bien, elles seront effectivement faites. Ils ont peur d’un séparatisme de régions, voilà, que, bon. Il y a des extrémistes, c’est vrai un peu partout, bon, il y a des Corses qui font péter* des bombes et des Bretons, il y a des Basques aussi, bon, il y a des extrémistes de partout. Donc on se bat contre quelques articles de la constitution française qu’on ne remet pas en cause parce que on est tous là et je pense que la constitution de la république française est pas mal.

Non, mais il y a une remarque justement à faire à ce sujet, c’est que, actuellement, la France n’ayant pas ratifié cette charte elle ne pourrait plus rentrer dans l’Europe parce que c’est une des conditions maintenant depuis quelques années, c’est une des conditions. Donc, si la France posait sa candidature maintenant elle ne rentrerait plus dans l’Europe à cause de cet article-là.

La défense des langues régionales est sûrement une bataille perdue d’avance. Des jeunes générations ont les yeux fixés sur des horizons lointains, les langues régionales n’ont pas acquis le vocabulaire qui correspond au monde d’aujourd’hui, le commerce mondial nous pousse tous dans la direction de l’uniformité… Bataille perdue, sauf si on a l’imagination d’y croire, comme Henri Féraud:

Si je prends ma famille, moi, j’ai parlé le provençal à mes enfants, mes enfants parlent le provençal. J’ai maintenant des petits-enfants et je leur parle en provençal et les enfants parlent aussi un peu en provençal à eux. Alors, je vous dirai, voilà, votre question était très juste. Sur le plan de la réalité nous avons eu une exclusion de l’école, une exclusion des médias qui fait que notre langue est devenue une langue intime et familiale. Deuxièmement nous avons… Il faut tenir compte que le monde n’est pas statique sur le plan linguistique. Nous sommes la région de France, nous sommes la troisième région économique de France, la région provençale. Et nous sommes la région de France qui a connu le plus grand accroissement démographique dans les 50 dernières années, c’est-à-dire que près de la moitié des gens ne sont pas, disons, ne sont pas véritablement originaires de la région. Malgré tout, on ne doit pas être pessimistes et si on était pessimistes, nous ne serions pas là. Pourquoi? Parce que je crois que la vie… Tant qu’il y a la vie* Nous sommes du pays de l’olivier, et l’olivier vous brûlez et quand ça ressort.. . Il y a toujours des racines qui ressortent quand il y a un incendie. Donc nous sommes là pour renverser la vapeur mais la vapeur ne se renversera pas s’il n’y a pas une volonté des gens du pays de le vouloir. Et la première volonté en ce qui concerne l’enseignement qui est très important c’est que nous demandons que le provençal soit inclus dans les heures normales d’enseignement et que seuls les parents qui ne souhaiteraient pas que leurs enfants soient enrichis de la langue et de la culture provençale ne suivent pas les cours, et cela surtout à partir de l’école primaire. Car la primaire c’est la base, et une fois que l’enfant a aimé la langue en primaire il continue de l’avoir pour le futur et nous ne sommes pas pessimistes.

Institut d’Études Occitanes – 05 34 44 97 11
Collectif Prouvènço – 04 90 55 70 04
Unioun Prouvençalo 04 92 74 23 48
Felibrige 04 42 26 23 41

$Id: 2004_02_soc_fr.htm 35 2021-02-12 12:17:35Z alistair $

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Scroll to Top