2004_03_cul_fr

Une Écrivaine et son double – A.S. Byatt et Jean-Louis Chevalier

Telle est la prose somptueuse de la célèbre écrivaine anglaise A.S. Byatt, lue par la critique Raphaëlle Rérolle, dans un extrait du roman ‘La tour de Babel’.

Presque. Parce qu’il s’agit bien sûr de la traduction de Byatt, effectuée par son traducteur Jean-Louis Chevalier. Jusqu’à quel point est-il possible de préserver la beauté d’une oeuvre originale dans sa traduction? Quels sont les choix à faire si l’on veut rester fidèle à l’original? C’étaient les thèmes abordés le jour où Byatt a rencontré Chevalier pour un débat intitulé «l’Écrivain et son double». Madame Rérolle étant la présentatrice, elle a ouvert les discutions en s’adressant d’abord à l’écrivaine:

RR: Est-ce que vous avez pesé sur le choix de votre traducteur? Est-ce que vous avez la possibilité de…

ASB: Non, je ne saurais pas comment choisir un traducteur mais j’ai été très flattée quand Jean-Louis a dit qu’il voulait traduire Le sucre qui est un texte auquel je tiens beaucoup parce que je crois que c’est la seule autobiographie que je vais jamais écrire. C’est le plus français d’entre mes textes.

RR: C’est-à-dire? Qu’est-ce que c’est?

ASB: Je voulais une clarté française dans ce que j’écrivais bien que c’était* anglais. Ce n’était pas du tout comme ce que vous venez de lire. C’est quelque chose de plus musclé et plus maigre, non?

JLC: Oui il n’y avait que un seul "purple patch" qui était la fabrication des berlingots*. Ce qui donnait, bien sûr, toutes sortes d’opacités, de translucidités, de concrets, de diaphanes, etc. dans la fabrication des berlingots puissent que le grand-père de la narratrice est fabricant de berlingots. Donc, c’était tout de même très Byatt, mais, simplement un petit coin. Le reste était ce que Antonia fait par ailleurs, c’est-à-dire… mais ça n’est pas aussi flamboyant à première vue, c’est-à-dire la réflexion sur soi-même, sa vie, sa mort, ses parents, la littérature, Van Gogh, enfin c’est un ramassé de tout ce que Antonia a écrit. Et à mon avis, c’est son plus beau texte.

RR: En tout cas, c’est… vous avez, à travers l’oeuvre de Antonia Byatt, vous avez pu devenir une sorte de spécialiste en confiserie, parce que quand on parle des berlingots et qu’on arrive à l’extrait que je viens de lire, on a de quoi se perfectionner en la matière.

ASB: Je me suis dit quand vous lisiez que c’est beaucoup plus appétissant en français qu’en anglais.

RR: C’est peut-être qu’il est très gourmand, en fait.

JLC: En fait, non. C’est pas en confiserie. C’est en tout et n’importe quoi. Parce que il faut être spécialiste en couture… Récemment j’ai été spécialiste en escargots, dans le prochain il y a de la gemmologie, je vous dis pas… La façon dont les insectes font leurs enfants n’a plus aucun secret pour moi, et je ne vous parle que de choses faciles, parce qu’il y en a d’autres… Enfin, bon! Dans ma vie conjugale, il y a une scène qui se reproduit à peu près quatre fois par semaine. Je descends et je dis: «Vous ne savez pas ce que Antonia m’a encore fait?». Et, à une époque, nous avions créé un jeu qui s’appelait ‘The Byatt pursuit’ où mes enfants me disaient: «Est-ce que Antonia parle du riz au curry?». «Oui, elle parle du riz au curry…» «Est-ce que Antonia parle des singes bleus? » et je disais «Ah oui, dans la forêt, il y a un singe bleu» et ils ont eu du mal à trouver des choses dont Antonia ne parlait pas.

ASB: Il m’arrive de temps en temps…, quand j’écris le matin, je pense : «Je vais ajouter quelque chose qui sera peut-être contre Jean-Louis Chevalier».

Vous savez, le français c’est la seule langue que je parle assez couramment à côté de l’anglais, alors c’est la seule langue dans laquelle je peux penser à martyriser mon traducteur. Mais non, ce n’est pas pour ça. C’est mon jeu pour mettre contre* le jeu de vos enfants. Je veux faire quelque chose qui est vraiment difficile parce que il réussit toujours.

RR: C’est un long compagnonnage et j’imagine que les univers de l’un de l’autre finissent par s’interpénétrer mais que aussi vous avez vu, sur une période comme ça, un petit peu longue, vous avez vu évoluer l’écriture d’Antonia Byatt. Vous avez vu des changements s’opérer?

JLC: Oui, c’est vrai. C’est vrai, c’est une écriture, à mon avis, de plus en plus inspirée par une réflexion sur les sciences. C’était plutôt une écriture inspirée par une réflexion sur la littérature et sur l’art, et les sciences, toutes sortes de sciences, aussi bien biologique que d’autres, mais enfin ça a été biologique récemment, je ne dis pas ‘prennent le pas’ mais prennent une importance qu’elles n’ont pas toujours, sans que les lettres et les arts s’en trouvent diminués, ce qui fait que ça ne fait que augmenter le terreau*, mais le terreau scientifique est tout de même un peu plus récent.

ASB: C’est un peu… Je m’y intéresse de plus en plus parce que il est arrivé, en Angleterre au moins, quelque chose aux études littéraires. Elles ne sont plus réelles. Elles parlent un langage qui ne discute que ce langage. Et moi, je m’implique toujours dans les choses. Il n’y a presque plus de choses dans la critique littéraire. Alors, je me suis dit «il me faut la réalité». Et je me suis un peu divertie* dans les deux sens, vers les scientifiques, pour avoir quelque chose de solide, exactement comme vous avez dit. Et puis ça change.

RR: Vous m’aviez parlé un jour de la façon que vous aviez de travailler et de laisser les choses – vous avez utilisé une expression que j’ai retrouvée en feuilletant mes notes avant de venir, que j’avais trouvé très jolie- de laisser les choses cuire dans votre cerveau arrière. Vous m’aviez dit ça pour m’expliquer que vous laissiez les choses comme ça travailler dans votre inconscient avant de les écrire.

ASB: Oui, l’expression de cerveau arrière, c’était l’expression d’un scientifique que j’ai rencontré qui étudiait les astres. Il était astronome. Et je lui ai raconté comment je travaillais et c’est lui qui a dit «oui en première place* je regarde avec mon cerveau d’avant, je regarde, je lis, je lis, je lis. Et puis, je travaille avec le cerveau intermédiaire qui essaye de comprendre et quand on a fait… quand on a essayé tout le temps qu’on peut, on le met en arrière mais on s’endort même, même pendant la journée. Il ne faut plus regarder et ça se travaille soi-même. Et je dis toujours aux gens qui me demandent «comment vous travaillez?» je dis «il faut toujours faire deux ou trois choses à la fois».

RR: Je dis ça parce que je crois que c’est ce que vous aviez fait, vous étiez en cours de tétralogie, et avant d’aborder, il me semble, La tour de Babel, dont vous disiez que ça allait être un gros morceau, vous avez décidé juste d’écrire le livre (ndlr. Possession) qui allait vous rapporter le Booker Prize après. C’est pas mal!

ASB: Oui, je me suis dit, ce sera plus facile. Il faut apprendre à écrire des livres dans d’autres styles dans un livre. Il faut apprendre à écrire. Je ne savais pas que ce serait de la poésie, mais avec plusieurs voix dans un seul livre parce que dans la tour de Babel il y a beaucoup de voix. Et je ne savais pas si j’étais capable d’écrire avec plusieurs styles. C’était une expérience pour savoir si je pouvais le faire.

Après la conférence Chevalier a donné quelques clefs pour ceux qui voudraient le suivre dans le métier du traducteur:

Rester le plus près du texte anglais, sauf quand le français ne le permet pas, et se dire que l’on espèrerait que l’explication de texte – qui est un genre français plus que anglais -, que l’explication de texte de la traduction pourrait donner les mêmes résultats que l’explication de texte du texte anglais. Mon idéal, c’est toujours ‘est-ce que le texte va dire la même chose et à peu près de la même façon?’

Ce n’est pas toujours facile:

Ce qui est embêtant, ce sont les textes où vous avez un monsieur, une dame, et une chose "his, her, its" et en français, vous êtes sûr que la chose sera ou bien masculine ou bien féminine, forcément. "Its leg was broken" – «Sa jambe était cassée». En français c’est le monsieur, la dame, ou la table, en anglais, c’est les deux. L’autre difficulté c’est les jeux des temps du passé qui ne fonctionnent pas exactement de la même façon dans les deux langues et quelquefois qui sont amphibologiques, doubles, et le français n’accepte pas les deux. Il faut opter. Alors il y a des problèmes de continuité, de répétition, de plan dans le passé. Et ça, c’est toujours coton*, toujours.

Et quand on arrive au problème des références, des fois c’est même impossible:

Il y en a un certain nombre qui vont être perdus. Il y en a un certain nombre qui sont connues par les Français, disons cultivés -qui sont tout de même les Français qui lisent Antonia -, quand il y a «être ou ne pas être» ou «une chose de beauté est une joie pour toujours». Il y en a un certain nombre qui ne pourront pas passer si on n’explique pas, et selon l’importance, on peut avoir à dire «comme disait Milton» – parce que, dans la page suivante il y aura «Milton l’avait bien dit» -donc, il y a une obligation technique. Quelquefois, tant pis. Certains le sauront, d’autres ne le sauront pas, mais également, si, très naturellement, une citation ne déforme pas -une citation française-ne déforme pas le texte d’Antonia, je ne la cherche jamais pour elle* mais il se peut qu’elle vienne. Dans le texte que je traduis il y a des "laughing elves". Il n’y a aucun problème de traduire «des elfes rieurs», sauf qu’il y a un petit poème français que tous les Français connaissent qui dit «couronnés de thym et de marjolaine, les elfes joyeux dansent dans la plaine». Je suis tenté de traduire «les elfes joyeux» parce que ça fera un petit écho pour quelqu’un qui en aura perdu douze par ailleurs.

Quant au français presque impeccable de Byatt, c’est le fruit d’une longue histoire:

C’est la langue que j’aime le mieux. C’est parce que je l’ai apprise à l’âge de onze ans et je suis tombée tout à fait amoureuse du français. Nous avons même acheté une maison dans les Cévennes où je vais. J’y passe maintenant trois mois de l’année. Je viens toujours au mois de juin. Je pars mi-septembre. Cette année je pars en août parce que ma fille va avoir un enfant à San Francisco. Mais d’habitude je suis là.

Et donc pour terminer, voici un petit extrait de plus du travail du tandem Byatt / Chevalier:

Bientôt, les gens perçurent qu’avec une grande ingéniosité le festin avait été disposé sur la table sous la forme d’un homme ou peut-être d’une femme car la noble dame Mavis, dans sa pudeur surannée* avait disposé sur l’entrecuisse une couronne de houx sous laquelle se devinaient, blotties, des figures confites, et la poitrine était, comme nous le verrons, équivoque. Or, ce régal humain ressemblait à première vue à un bonhomme en pain d’épices géant comme celui que la sorcière offrit à Hansel et Gretel pour les attirer dans sa chaumière. Une grande forme composée de formes plus petites, flans et tartelettes, massepains et blanc-mangés, gelées et sabayons*, pâtés de fruits secs au cognac et crèmes aux oeufs, mousse de fruits et d’aréole, mirlitons et mirlifeuilles*. Sa tête était ceinte* d’un bandeau de tartelettes et de crêtes de coqs et sur tout son corps sa chair était veinée, galbée, creusée de fossettes et ornée, ici de pêches à la crème, là de tranches de coings, et encore de veinures de myrtilles et de rougeurs de cassis. Le visage était de crème fouettée et de meringue avec des galettes aux pétales de roses pour les joues et d’énormes lèvres charnues et rouges en *“>lichettes* de pommes et mousse d’airelles ouvrant sur une tourte ovale de langues d’alouettes rôties entourées de dents de dragées. Les yeux avaient des tartelettes à la prunelle comme pupilles, de la gelée de Rennes Claude avec des paillettes de vanille comme iris et du sabayon blanc nappé tout autour et frangé* de cils en sucre filé caramélisé. L’homme-gâteau avec de longs ongles d’un rouge éclatant aux doigts et aux orteils, tartelettes pointues glacées à la gelée écarlate de groseilles d’où pendaient d’autres tartes comme des gouttes de sang également glacées d’écarlate. Le buste de cet être de confiserie s’ornait de modestes rotondités en massepain rose et une tour de truffes au chocolat figurait les mamelons. C’était la poitrine d’une jouvencelle ou d’un garçon nubile, douce à toucher, douce à goûter. Le nombril au milieu des pêches à la crème était un puits d’amour surmonté en son centre d’un tortillon de crème pâtissière. Le corps succulent était pour ainsi dire nu à l’exception d’un collier de tartes rondes aux groseilles rouges nappées de gelée écarlate et une rangée de ces mêmes tartes descendait aussi, comme les boutons de pantalon, du menton au ventre et à l’aine, et une seconde rangée occupait la première à la taille dessinant un entrecroisement ou un quadrillage d’un vermillon chatoyant.

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