2004_05_cul_fr

Des bouteilles extraordinaires

2900 euros pour une seule bouteille de vin! Là, il faut avoir un portefeuille bien garni. Efffectivement, le monsieur en chemise Versace qui vient de l’acheter, avant de quitter la salle très discrètement… n’a l’air d’être d’avoir de soucis dans ce domaine.

On est à une vente aux enchères des grands vins, dans la magnifique Cour des Loges dans le vieux Lyon. Et ici on est devant des bouteilles qui font rêver. Les grands bordeaux millésimés, bien sûr. Mais des raretés insolites aussi. Cette bouteille de chartreuse, par exemple, la fameuse liqueur verte ou jaune qui est toujours aujourd’hui fabriquée par des moines dans leur monastère à côté de Grenoble. Elle est datée entre 1905 et 1910. On ne peut pas être plus précis. Mais peu importe, pour les afficianodos c’est une vraie trouvaille, surtout parce qu’en ce moment la chartreuse est très à la mode.

Denis Bernard est l’expert chargé de surveiller l’authenticité de la mise aux enchères:

C’est des bouteilles qui ne se font plus, c’est des Chartreuses Tarragone*, donc c’est des bouteilles qui ne se font plus, et qui deviennent de plus en plus difficile à trouver, si vous voulez, et effectivement, actuellement il y a un grand intérêt pour toutes ces chartreuses. Sur toutes les ventes, ça fait des prix assez incroyables…

Lot suivant, 442 une bouteille de chartreuse jaune… état exceptionnel… nous sommes à 450 euros pour cette bouteille.

450..
C’est pris
C’est pris à 450 au téléphone… 460…
Qu’est-ce qu’on dit? 80
480… 500… 20… 20…540… 50… 550… 560… 600… 50…700… 50… 800… 50… 900… 900 au téléphone… Couvre-t-on maintenant l’enchère de 900? Pas de regrets à 900? On renonce? Adjugée à 900 euros au téléphone.

L’acheteur n’est pas dans la salle et il veut rester anonyme. M. Bernard nous glisse quelques indices quand même:

Là c’était un grand restaurateur. Un grand restaurateur qui a acheté ça, je pense pour son restaurant. C’est sur la région Rhône-Alpes.

Mais les enchères du vin, ce n’est pas seulement une affaire de très grands crus. On trouve aussi des petits lots, à des prix beaucoup plus modestes. Pour le connaisseur au petit budget qui sait lire les étiquettes, il y a des affaires à faire. Georges dos Santos, l’organisateur de la vente, explique que la salle est constituée d’une clientèle variée:

Particuliers, spécialistes, restaurateurs, cavistes, collectionneurs, étrangers. Étrangers et puis amoureux du vin surtout.

J’ai acheté des vins des années de mes enfants. Pour les garder 20 ans et qu’ils puissent les boire dans 20 ans.

Il y a le prix, mais là pas tellement, c’est un peu cher aujourd’hui, il y a la rareté des bouteilles, on trouve pas toujours ailleurs et puis il y aussi le jeu. C’est amusant.

Tous les vins m’intéressent. Surtout les vins mythiques… mais… que ce soit les côtes du Rhône, les bourgogne, les bordeaux… tout est magnifique… alors, il y a beaucoup de choix. Oh, eh bien il y a beaucoup de Romanée Conti, des Petrus…. ce sont des bouteilles extraordinaires! Mais il y a des bouteilles qu’on ne peut pas trouver maintenant dans les magasins, à cause de l’âge qu’elles ont.. et puis parce qu’elles sont difficiles à trouver.

Difficile à trouver, c’est le moins qu’on puisse dire pour une bouteille de Madère qui date de 1789. Mais est-ce qu’une liqueur de cet âge reste buvable? M. dos Santos est confiant:

On a bu l’année dernière un 1845 qui était magnifique et là, 1789, je pense que c’est une bouteille assez incroyable, quoi. Il y a une altération, il y a un goût qui change, il y a des arômes, il y a une évolution, et il y a une complexité à… c’est des vins qui peuvent avoir jusqu’à peut-être 50 à 60 arômes différents. C’est très, très, très complexe et puis c’est aussi des vins qui sont pas à la portée de tout le monde, au niveau financier, mais au niveau intellectuel aussi puisque c’est… pour la plupart des gens ça peut être mauvais, mais pour les gens qui s’y connaissent, ça peut être quelque chose de remarquable, quoi.

Et puis il y a le côté sentimental… la perspective de trinquer à la Révolution:

Eh bien 1789 c’est la date la plus importante pour les Français!

Mais dans la salle aujourd’hui, on ne trouve pas de révolutionnaires à ce point et la bouteille va rester invendue.

Nous allons passer au 426 avec une bouteille de Madère 1789. Donc pour cette bouteille nous allons démarrer tout de suite à 2000 euros.

Je suis en train de me dire que vue l’année, on aurait pu la sabrer*, la bouteille! Ce serait pas mal.

On est à 2000 pour cette bouteille. 2000 euros… Une bouteille de 1789. 2000. Est-ce qu’il y a preneur? Pour cette bouteille de 1789 en bouteille d’origine. Est-ce qu’il y a preneur à 2000? On renonce à 2000? Pas de regrets? Plus? Une belle collection, ça aurait débuté.

Le bruit du marteau, c’est bon pour l’adrénaline, mais ça finit par énerver les gens sensibles. Pour éviter cela, dans la campagne en Beaujolais, en accord avec l’esprit convivial et populaire de la région, on pratique les ventes à la bougie:

L’adjudication sera prononcée après l’extinction des deux feux, sans nouvelle enchère survenue pendant leur durée.

Eh bien, la vente à bougie, c’est une vente qui se fait, comme pour les ventes de fonds de commerce, comme les ventes anciennes, ça se fait à la bougie donc sur deux feux. Il faut que le premier feu soit allumé, ensuite une fois qu’il est éteint. Deuxième feu, s’il y a pas d’autres enchères, au bout du deuxième feu, éteint, c’est adjugé. C’est jamais scientifique, c’est la simplicité même. Il faut donner du temps au temps, donc les bougies permettent d’attendre. Avec le marteau, ça va trop vite.

Et c’est vrai, que ça donne un autre rythme, le rythme de la campagne. Écoutons-le maintenant:

Cuvée Judith Jonchier, Morgon 2003, 72 bouteilles.

Premier feu, 504. Premier feu 504 euros. Premier feu 504 euros. 510. 510, premier feu 510. Dernier feu, 510. 520. 530. 540. 550. Premier feu 550. 560. Premier feu 560. Dernier feu 560. Dernier feu, 560. Et 560. Adjugé! 560. C’est trop tard, Monsieur, il n’y a plus de Morgon.

Maître Chaussin, le Commissaire de la vente, explique que malgré cette ambiance relaxe, la flamme qui baisse est aussi efficace que le marteau pour mobiliser le désir:

Ça ne change rien du tout. Les prix sont toujours les mêmes. Le prix, c’est la marchandise, c’est les objets qui font le prix, le prix du vin se fait tout seul, c’est pas… la manière de vendre change pas. C’est les enchères qui font le prix, la meilleure offre qui donne l’adjudication.

La vente est faite au bénéfice des Hospices de Beaujeu et c’est le fruit d’une très longue tradition:

C’est enchère est la 207ème, et la première a eu lieu en 1797, et c’est la plus ancienne vente de charité au monde. En fait, c’est au moment où le commerce du vin commençait un petit peu, et les hospices qui avaient reçu des dons successifs, puisque le don le plus ancien date de 1240, avaient trop pour la consommation de l’hôpital, qui était pourtant importante à l’époque. Mais.. et donc ils ont eu l’idée de mettre en vente une petite partie de ce qu’ils avaient en trop, et de le vendre sur Paris, notamment, et donc il y a eu la première vente aux enchères où il y a eu deux pièces, je crois, de vendues, en 1797, et après au fur et à mesure qu’il y a eu des lègues et l’augmentation du domaine, la vente a augmenté et a continué.

Autrefois, et jusqu’à très récemment en fait, les enchères des Hospices de Beaujeu étaient un événement très important pour la région. C’était aux enchères que le prix des dernières récoltes était établi. Mais aujourd’hui, la nature du commerce du vin a changé, et les enchères ont perdu leur fonction de baromètre économique.Les explications de Bertrand De Cuyper, négociant:

Puisque, si vous voulez, il y a trente ans les marchés de vins, comme ça en vrac, dont la clôture était la vente des hospices de Beaujeu, mais il y avait avant la fête Raclet à Romanêche, la vente de vins de Fleuri, le marché au vin à Morgon… ces ventes- là étaient la période où le négoce découvrait les vins, et ils choisissaient les vins qu’ils achetaient. Aujourd’hui le négoce est organisé un petit peu différemment, pour beaucoup, et est très présent dans le vignoble, et en fait contribue aux vinifications et découvre pas les vins au mois de novembre, donc, du coup ça n’avait plus qu’une influence confidentielle et c’était devenu un petit peu folklorique, quoi.

Folklorique, peut-être, mais avec un bel objectif caritatif. Bernadette Lafond est une des responsables des Hospices de Beaujeu qui vont en profiter.

C’est un hôpital de 212 lits, donc ce sont des personnes âgées, surtout des personnes âgées, et donc on ouvre une unité de soins palliatifs, et donc nous voulons des équipements supplémentaires, pour cette unité de soins palliatifs, et nous espérons que cette vente, le produit de cette vente, contribuera à nous permettre d’acheter des équipements supplémentaires, des lits, des matériels spécifiques, des pompes à morphine, enfin, tout le matériel adapté à la prise en charge palliative.

L’ambiance est chaleureuse, et même si elle n’a plus d’incidence mercantile, la dégustation avant la vente est une occasion parfaite de juger des dernières récoltes. Or l’année 2003 a un intérêt exceptionnel pour les spécialistes:

On le trouve très croquant sur certains flux, donc c’est croquant, c’est bien quoi.

Eh bien, c’est un millésime qui est exceptionnel parce que -sur beaucoup de points- d’abord parce que très précoce, nous, chez nous on a commencé les vendanges le 19 août, c’est-à-dire au moins un mois plus tôt que la moyenne des vingt dernières années, donc c’est très très tôt, avec, due à la canicule une très grosse concentration, on a fait 32 hectolitres par hectare alors que normalement on fait 57, et… donc une toute petite récolte, hein, on a … presque… un tout petit plus de la moitié d’une récolte, et des vins qui sont beaucoup plus concentrés qu’à l’habitude, qui ont des arômes un petit peu différents, c’est un petit peu une année très spéciale, mais c’est une belle année, il y a vraiment des beaux vins.

Gardez les yeux ouverts sur le millésime 2003, donc, dans les années à venir:

Là on est sur des crus donc c’est quand même des vins qui ont une certaine garde. Alors on parle pas de garde de 10 ans, 15 ans, mais c’est des vins sans aucun doute qui ont des potentiels de garde, entre, on va dire, 3 et 5 ans, ça c’est sûr. Plus, on peut pas bien dire maintenant, c’est un peu tôt. Mais c’est quand même des vins assez équilibrés, il y a des endroits, notamment sur les blancs où les acidités étaient basses, et où on a un peu plus d’inquiétude sur le vieillissement, ici on a quand même eu des vins assez équilibrés. Donc, je pense que c’est des vins qui vieilliront très correctement. Si on prend la dernière année très chaude qu’on a eu qui est 76, les 76 aujourd’hui sont toujours superbes. Alors, on espère que les 2003 vieilliront aussi bien.

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