2004_05_soc_fr

Luttes: visages du mouvement ouvrier

C’est pour commémorer la lutte en 1886 des ouvriers aux États-Unis (une lutte sanglante, mais victorieuse pour la journée de travail de 8 heures) que le premier mai a été institué «la Fête du travail». Aujourd’hui, en France comme dans beaucoup de pays du monde, cette fête des travailleurs fait partie du paysage culturel.

La fête est entrée dans la tradition française… assortie de grèves. Avec une moyenne de 87 jours par an pour 1000 habitants, la France se situe en tête du classement européen. Pourquoi? Les explications sont multiples, les racines sont anciennes:

Alors à Lyon, la lutte est une tradition ancienne, tellement ancienne, je dirais, c’est qu’elle remonte en fait à l’ancien régime et la première grande, on va dire, grève, qui ressemble un peu, on dirait, à une grève de nos jours, c’est-à-dire qui est un mouvement important, un arrêt des machines pour des revendications concernant les conditions de travail, pour faire bref, a eu lieu en 1744.

Ann-Catherine Marin est commissaire d’une exposition sur le mouvement ouvrier qui se déroule actuellement à Lyon. La ville a été un grand centre de l’industrie de la soierie et, dans la première moitié du 19ème siècle, deux grandes grèves l’ont placée sur la carte du mouvement ouvrier naissant…

…l’une en 1831/1834, qui ont arrêté les ateliers des tisseurs et qui sont appelés à Lyon les Canuts, et ces manifestations étaient importantes, ont d’ailleurs fait un certain nombre de morts. Et elles ont été mentionnées, plus que mentionnées, mais analysées dans le Capital par Karl Marx qui a effectivement pointé que, en 1831 qui était donc une révolte des Canuts contre les tarifs donc en fait contre ce qui était leur salaire, comme une des premières grandes révoltes en Europe et qui a même écrit «C’est à Lyon que le prolétariat a sonné le tocsin de la grève».

Raffarin, entends-tu dans les rues de Lyon la colère.

Il faut qu’il l’entende jusqu’à Paris!

Et aujourd’hui, c’est sur l’air du Chant des Partisans que les manifestants chantent leur mécontentement contre le gouvernement du premier ministre Jean-Pierre Raffarin. Leurs causes sont variées:

Actuellement, c’est la Sécurité sociale en France. Puis c’est aussi la paix dans le monde. Sans paix, il y a pas d’avancée sociale et donc il y a une nécessité aujourd’hui de se battre pour la paix dans le monde.

À l’heure actuelle le collectif de soutien aux sans-papiers 69 est mobilisé avec les associations de parents et les élèves d’une école de Bourg-en-Bresse pour faire sortir deux enfants de 7 ans et 4 ans et demi du centre de rétention de Satolas. Ces deux enfants et leur maman sénégalaise sont enfermés au centre de rétention de Satolas depuis 10 jours, hein, depuis le 20 avril. Et nous demandons avec toute l’école et avec toutes les associations mobilisées qu’ils soient libérés et que l’arrêté de reconduite à la frontière de cette dame soit annulé. Sachant que la dame est là depuis 6 ans, les enfants sont nés en France, le papa est là depuis 20 ans et est en situation régulière.

Eh bien, nous, on est contre l’Europe actuelle. On est contre l’Europe du capital, on est contre l’Europe des monopoles, on est pour une Europe sociale. On voudrait des relations avec les Européens, pour envisager avec eux des transformations profondes de la société. Ce qui est pas le cas actuellement, c’est un aménagement du capitalisme au plan européen, voire au plan mondial. Et pour nous, de toute façon c’est négatif pour les travailleurs et à cet égard on voudrait aller dans le sens de l’Union, mais dans l’Union sur le programme social.

Le mouvement ouvrier a mûri en France surtout dans des combats qui visaient l’État comme ultime détenteur du pouvoir:

Il y avait d’ailleurs des patrons qui pratiquaient ce qu’on appelle le paternalisme, et qui avaient une politique sociale qui était très développée, qui certes était faite peut-être pour enfermer les ouvriers dans l’espace de travail, pour les empêcher de boire, mais quand même il y avait eu un certain nombre de patrons qui avaient une politique sociale et puis je dirais une application de la loi assez rigoureuse, mais justement pour faire évoluer les choses, pour avoir… pour qu’il n’y ait pas le travail des enfants, pour que la journée de 8 heures d’abord, ensuite les congés payés soient acceptés, c’est, je dirais, à la fois, c’est une revendication générale pour les conditions de travail, mais c’est aussi quand même quelque part une revendication politique. Au travers de certaines revendications, il y en a qui dépassent largement la question, je dirais, des simples conditions de travail qui sont importantes, mais qui sont aussi l’évolution de la société.

Et les gouvernements français sont obligés de négocier. Aujourd’hui, par exemple, tout le monde se souvient du gouvernement Juppé de 1995 qui a essayé d’affronter les syndicats et qui a essuyé une défaite électorale humiliante. Et la relative tranquillité sociale qu’on observe en Angleterre depuis l’époque de Margaret Thatcher ne fait pas de jaloux dans les rangs des militants français:

Bien je leur dis aux Anglais qu’il faut qu’ils regardent leur histoire et chaque fois aussi qu’ils ont eu des avancées sociales, eh bien c’est qu’ils étaient aussi dans les manifestations et qu’aujourd’hui il y a plus de récul social en Angleterre que d’avancées alors il faut qu’ils regardent, nos amis anglais tranquillement en toute amitié. Et comme on dit ‘Good luck!’ Hein, pour la santé des Anglais, good luck! OK? Bonne chance!

Mais en fin de compte le capitalisme fait son chemin. Tout le monde le sait bien, n’est-ce pas?

On se voit, là, bon, ça a pas l’air, mais est-ce que vous savez qu’en France il y a 10 millions de pauvres. 10 millions de pauvres! 10 millions de gens qui vivent en -dessous du seuil de pauvreté! C’est quand même quelque chose. Et ça s’accroît tous les jours. C’est-à-dire que on parle des, des… du fait qu’il y aurait plus de classe sociale, mais les classes sociales elles existent toujours, l’exploitation du capitalisme s’est transformée, c’est pas sur les mêmes bases, mais de toute façon c’est toujours plus d’argent pour les riches et moins d’argent pour le peuple.

Dans la vision du capitalisme populaire, les citoyens sont tous actionnaires et consommateurs autant que travailleurs…

Ils sont prisonniers de ça. Les fonds de pension, de toute façon c’est à l’initiative du patronat. Et les fonds de pension, de toute façon quand il y a une société qui s’écroule, on a vu ça aux États-Unis combien de fois. Hein, eh bien c’est tout leur capital investi par rapport à leur retraite qui s’en va. Donc en définitive ils ont rien au bout du compte. Ils ont cotisé toute leur vie pour rien. Alors, que nous on défend la Sécurité sociale, et la Sécurité sociale, c’est les retraites, c’est la santé, c’est tout ce qu’on peut avoir au niveau social. Et ça, on le défendra jusqu’au bout.

Raffarin, si tu savais, ta réforme, ta réforme,

Raffarin, si tu savais, ta réforme où on se la met…
Aucune, aucune, aucune hésitation.*
Il faut manifester, se syndiquer – CGT*

Il faut se syndiquer? L’ironie est que malgré sa tradition de lutte, la France a beaucoup moins de syndiqués que d’autres pays de l’Europe. Mais si l’organisation ne passe pas forcément par une structure d’adhésion, Mme Marin nous explique que lors des premières grèves des Canuts, il en allait autrement en réalité:

Alors, on pense effectivement que ce sont des mouvements qui ne sont pas organisés, mais en fait ces mouvements, même si effectivement il y avait, je dirais, une espèce de ras- le -bol qui a mis l’étincelle, le feu aux poudres, en fait, pour que ces mouvements durent, il fallait quand même qu’ils soient organisés. En fait, ils étaient organisés, mais pas par les syndicats puisque au début du 19ème siècle le syndicalisme n’existait pas puisque les ouvriers étaient interdits de coalition, mais en fait il y avait des sociétés qui étaient des sociétés de secours mutuel qui à cette époque-là se sont formées dès le début du 19ème siècle, c’était les seules, on va dire, associations qui étaient autorisées, qui oeuvraient bien évidemment pour tout ce qu’on connaît depuis, c’est-à-dire l’assurance maladie, on pourrait dire, si on veut employer des mots contemporains, on dirait, l’assurance maladie, les problèmes des retraites, toutes les assurances sociales, mais qui aussi avaient pris la défense des travailleurs y compris dans les affrontements violents. Donc, en fait, ces grèves n’étaient pas simplement spontanées et sporadiques, elles étaient aussi organisées.

Le fait que les révoltes des canuts aient fortement marqué les esprits a fait que sans doute à Lyon il y a eu une participation massive aux grandes luttes pour la conquête des grandes lois sociales, par exemple et je pense aussi qu’il y avait, mais c’est beaucoup plus difficile à montrer, il y avait aussi, entre guillemets, une certaine formation, c’est-à-dire que, on va dire, les manifestants plus âgés formaient les plus jeunes, ce qui fait que on a quand même au moment des grandes luttes sociales, en particulier pour les premiers mai, qui étaient quand même des actions de revendications très importantes ou pour les grèves de 36 ou, pour après, les grandes grèves du début des 30 glorieuses* on a beaucoup de monde dans la rue.

Même si la tradition de lutte perdure en France mieux que dans d’autres pays, malgré tout ce n’est pas le mouvement de masse d’autrefois. Pour les anciens, le facteur principal du déclin est évident:

C’est surtout des problèmes d’emploi. Je pense que ça a une grosse influence au niveau de la population.

Il y a aussi la disparition des industries qui avaient besoin d’un gros travail collectif, telles les mines de charbon, dont la dernière vient de fermer en Alsace. Mais est-ce qu’il y a quelque chose de changé dans l’esprit de notre société?

C’est vrai qu’à l’heure actuelle en France il y a quand même une crise, on va dire, du militantisme et plus largement que ça une crise pour, je dirais, la défense du collectif. C’est vrai que l’individualisme est quelque chose de très fort, mais qui existe aussi dans d’autres pays. On est à l’heure actuelle dans une… dans un comportement, on va dire, collectif qui n’a strictement rien à voire avec ce qui existait avant la seconde Guerre mondiale et même pendant les 30 glorieuses.

Il ne faut pas manquer l’exposition «Luttes» si vous passez à Lyon ce printemps. Une très belle collection d’affiches et documents nous permet de réfléchir sur la nature de notre société aujourd’hui et sur sa relation avec les générations précédentes:

Au moment où il y a un certain nombre de grandes lois sociales qui sont remises en cause, qui sont discutées c’était intéressant de montrer au travers d’un certain nombre de documents qui peuvent être parfois un petit peu anecdotiques quelle a été la lutte des hommes et des femmes qui ont fait ce que la région lyonnaise est à l’heure actuelle. On a, parmi le public qui vient visiter, un certain nombre de militants, c’est-à-dire qu’effectivement vraiment des militants, je dirais, donc il y a un public qui est différent du public qu’on peut avoir habituellement, qu’on a aussi toujours, d’universitaires, d’enseignants, d’amateurs divers et variés, de personnes qui s’intéressent au sujet et c’est vrai que il y a un côté, ils me le disent, il y a un côté tout à fait émouvant à voir des petits documents, quand je dis ‘anecdotiques’, mais par exemple les affiches que les Canuts recopiaient parce qu’ils imprimaient pas leurs affiches, ils en avaient pas les moyens, qu’ils recopiaient avec des fautes d’orthographes et qui étaient mises sur les murs des maisons de la Croix Rousse*.

La notion de lutte sociale est-elle en elle-même aussi destinée aux archives à terme? Certains le pensent, mais rien n’est moins sûr…

Arrêtez de casser la solidarité dans ce pays! La richesse de ce pays, c’est nous! Rien n’est à eux, tout est à nous…

Ils veulent faire croire que les voyous ce sont les représentants des salariés, mais nous sommes les seules entreprises où ce sont les salariés qui gèrent. Nous sommes les seules entreprises où les salariés peuvent effectivement partir en vacances, eux et leurs enfants. Qu’est-ce qu’ils nous promettent comme pays?

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