2004_07_soc_fr

Les foulées du Gois

Ils sont tous, nos 29 coureurs, sur la ligne de départ. Regardez-les bien. Et je peux vous dire que c’est une question maintenant de secondes. Attention, le départ c’est imminent! Attention, c’est parti! Et on applaudit bien fort, tout le public applaudit ! On les applaudit tous! Voilà, oh là, là, là, là!

Maintenant, ça y est, ils entrent dans l’eau, regardez les premiers, déjà dans l’eau, déjà dans l’eau! Ah, je peux vous dire que c’est parti à toute vitesse! Oh, que ça va vite, Michel, que ça va vite!

L’île de Noirmoutier dans l’ouest de la France a une nature géographique très spéciale. A marée haute, c’est une vraie île, isolée du continent par l’océan atlantique. Il faut faire quatre kilomètres en bateau pour accoster au pays de la Loire, à Beauvoir-sur-mer. Mais quand la mer est basse, on voit apparaitre entre les vagues un chemin pavé : la route du Gois.

Le Gois, c’est en fait, un trait d’union naturel entre le continent et puis l’île de Noirmoutier et à partir de là nous avons une route submersible qui se recouvre avec la marée.

Et à partir de cette spécificité géographique Jo Cesbron et ses «Amis du Gois» ont imaginé «Les foulées du Gois», un concours d’athlétisme qui est peut-être unique au monde : il se déroule à marée montante.

C’est la lutte de l’homme contre la mer. Ce sont des athlètes, il y a… c’est limité à trente pour des raisons de sécurité à trente athlètes de haut niveau qui sont des internationaux. Et il faut absolument traverser marée montante, c’est-à-dire qu’ils vont se battre contre la mer qui monte.

Regardez la vitesse à laquelle * Patrick Samba est parti. Oh quelle attaque, quelle attaque! Oh, Michel c’est une attaque de fureur! Regardez! Oh, la, la, la, la, la! Il a… oh, il a 60 mètres d’avance actuellement! Quelle facilité! Quelle facilité! Oh, il est beau, il est beau!

Oui, c’est très beau de regarder des athlètes dans une forme physique époustouflante qui courent dans l’océan, dans les vagues jusqu’aux genoux, au soleil couchant à l’horizon. C’est une épreuve qui récompense les attaquants: les plus en avance affrontent moins de vagues:

Ca arrive très, très vite et puis il y a deux courants qui s’affrontent, si vous voulez, ça se croise sur la route et ça fait la difficulté de la course.

Mais il y aussi des techniques spécifiques pour courir dans l’eau. Frédéric de Smet en est un spécialiste:

Les beaux milers vous parleront, il faut être souple, relâcher bien les épaules et travailler très relâché au niveau des jambes, mais relever quand même correctement les genoux et piquer, piquer avec le pied dans l’eau et pas écraser. Parce que quand vous écrasez dans l’eau, votre jambe part, quand vous piquez, c’est comme un couteau que vous enfoncez dans l’eau. C’est toute la différence! Il faut courir un peu comme sur des pointes.

Autrefois la route du Gois était le cordon ombilical des 8500 habitants de Noirmoutier. La construction d’un pont entre l’île et le continent en 1971 lui a volé son importance économique, et c’est donc pour garder la souvenir de la route historique, et pour avoir une bonne raison de le maintenir en service, que «Les foulées du Gois» ont été inaugurées en 1987.

Il y a environ une vingtaine d’années le pont a été construit pour relier l’île de Noirmoutier au continent. Ce… disons cette route unique au monde, hein, formidable, était un peu délaissée et personne ne s’en occupait, alors que c’est un… c’est… comme vous pouvez le constater, c’est fabuleux!

Aujourd’hui le concours est devenu un grand événement dans le calendrier de la région avec près de 20 000 spectateurs. Pour les riverains, c’est l’occasion de se rappeler l’époque où il fallait surtout ne pas trop traîner quand on rentrait chez soi…

Bien, il y en a toujours qui restent dedans, il y a pas de problème!
Si les gens ils se trompaient d’heure, bien…
Les charrettes, il y a des charrettes…
Il y a eu un monsieur en 60…
oui, qui est resté…
qui s’est noyé parce que justement quand il arrivait ici…
c’est le creux là
Vous voyez, ça fait un creux, et donc lui il a filé tout droit et comme la mer montait, bon, ben, il s’est noyé, hein. Il a détaché son cheval, on a retrouvé son cheval et lui on l’a retrouvé six mois après.
Oui, c’est sûr que… mais enfin c’est bien, c’est folklorique!

Pendant la deuxième guerre mondiale, les atouts géographiques de Noirmoutier n’ont pas échappé aux occupants allemands, qui en ont fait une aire de repos de luxe pour leurs officiers:

Eh bien, ils étaient pas malheureux, les Allemands ici.
Ils étaient bien. Ils étaient tranquilles. Il y avait personne qui pouvait les surprendre. Eh non, eh oui, les Allemands, ils sont restés toute la guerre. Ils sont partis en ’45.
Ah oui, moi je me souviens quand ils sont partis, il y en avait tout le long du Gois, hein. On les regardait partir. Qu’est-ce qu’on était contents de les voir partir. On avait, moi j’avais douze ans. J’avais douze ans quand ils sont partis. Quand ils sont partis, ils sont partis avec les charrettes, en ’45.
Eh bien, oui, ils avaient tout pris aux gens, les chevaux, les charrettes, les vélos, ils avaient tout pris aux gens. Ils avaient pas tout enmené, mais ils avaient tout… perquisitionné. Ça, c’est sûr.
Soi-disant que c’était beaucoup de gradés qui étaient ici, qui venaient se reposer. Bien, ils venaient se reposer quand ils avaient été au front, ils venaient après se reposer. Donc, bon… non, moi je ne garde pas un mauvais souvenir, parce que, bon, j’étais gamine.

Quant au pont, c’est dans l’ambivalence qu’on accueille sa commodité, même si on reconnaît que l’époque de la route n’était pas toujours toute rose:

Il y avait que ça, quand on était malade, eh bien il fallait attendre que le Gois soit ouvert pour passer. Autrement il y avait un petit bateau qui passait entre Fromentine et la Fosse, mais c’est tout. Mais le pont, bien sûr, ça fait bien, c’est sûr que maintenant… mais c’est moins bien moi, je trouve, c’est plus une île, voilà.
Oh si, je pense qu’on est restés une île, moi je sais que je suis restée dans une île quand même.
– Ah oui, mais bon… c’est plus pareil. Quand on est du pays, quand on est loin…
– Mais, enfin c’était quand même embêtant, surtout pour les malades, les choses comme ça. Ne serait-ce qu’un accouchement qui se passait pas bien. Moi, j’ai dit que c’était quand même une sécurité d’avoir le pont.

Retour au concours 2004 où l’on a trois grands favoris: Jean-Michel Coutant avec son double palmarès, vainqueur de l’épreuve l’année dernière, originaire de la région et donc le chouchou de la foule; Omar Bekkali du Maroc et Frédéric De Smet de Belgique, avec, lui aussi, un double palmarès. Quand les athlètes sortent de l’eau et approchent de la ligne d’arrivée, De Smet et Bekkali sont en tête:

Ca va finir au sprint, De Smet Bekkali pour l’emballage final, ah qui va l’emporter?
Donc Frédéric De Smet c’est quand même un coureur de 1500.

Michel, Frédéric De Smet qui est parti. Oh, il est parti, il est parti pour sa troisième victoire.
Oh Bekkali, a l’air de craquer derrière.

Frédéric De Smet pour la troisième fois, Frédéric De Smet, allez Frédéric, c’est gagné! Voilà, Frédéric De Smet.

De Smet est l’heureux vainqueur:

Pour moi c’est une de mes plus belles victoires aujourd’hui, parce qu’il a fallu vraiment courir avec de la réserve en étant pas trop fougueux dès le départ mais en reprenant progressivement les gens, en regardant le parcours, en faisant attention à gauche à droite aux vagues et tout, et ça a marché à la perfection, j’ai cherché vraiment à courir souple.

La belle échappée de Patrick Samba au début de la course ne lui a pas fait peur:

J’ai l’expérience aussi, ici au Gois les écarts peuvent être grands mais ils diminuent et quand vous n’avez pas passé la moitié du Gois tout peut encore être joué, et ici c’était le cas, au moment où le trou s’est refait, c’est avant la moitié, donc c’est à ce moment-là moi j’ai mis le turbo et j’ai dit bon voilà c’est maintenant que je fais mon effort.

À la grande déception de ses supporteurs, Coutant n’a pu prendre que la 5ème place. Mais il fait contre mauvaise fortune bon coeur envers le champion du jour:

Pour moi, je dirais il y a eu pas suffisamment d’eau, c’est… on est parti avec peu d’eau, et, ben avec la pointure des athlètes qu’il y a ça a été une course très très très rapide, eh bien il a fallu attendre assez longtemps avant qu’il y ait suffisamment d’eau pour que je puisse exprimer ma puissance et puis mes qualités qui font que je réussis d’habitude sur cette course. Et c’est vrai que quand il y a eu beaucoup plus d’eau j’ai réussi à remonter… je devais être douze / treizième, j’ai réussi à remonter jusqu’à la troisième place. Et là quand on a commencé à ressortir de l’eau, je me suis un peu égaré du passage et j’ai couru sur des rochers et donc j’ai du mettre la main par terre pour pouvoir me relancer et là il y a le quatrième qui m’est passé devant, j’ai réussi à repartir derrière mais j’ai jamais réussi à repasser devant et puis après sur le sec eh bien, il y a un qui est revenu de derrière, et puis…. Mais bon très satisfait. Mon objectif était… Je me disais, bon, si je suis dans les cinq je serai content, trois, très bien et puis bien sûr la victoire, on court tous pour ça donc… mais l’année prochaine, c’est bien, je vais me faire oublier un petit peu pendant une année et puis en espérant qu’il aura… qu’il y ait beaucoup plus d’eau. Mais je suis très content pour Frédéric, j’ai suivi ça de loin, j’en venais, j’en venais mais je savais que sur le sec, après je me suis dit, bon, Frédéric il doit savourer à la fin et, bon, je suis très content pour lui.

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