2004_10_cul_fr

Un entretien avec Claire Brétécher

Quand je suis en train de faire le boulot je pense au boulot, je pense à faire une page qui tienne debout et qui soit le plus expressif possible, et voilà, c’est à ça que je pense parce que sinon, on n’en sort pas, vous imaginez…

Pour portraiturer l’adolescence féminine, il n’y a pas de dessinatrice au monde plus admirée que Claire Brétécher. Ses dessins racontent les fiertés et les incertitudes, les colères et les incompétences, avec une justesse qui génère plus que l’humour: on se sent en présence d’une amie quand on lit un album de Brétécher et la lecture est thérapeutique à tel point qu’on se demande si l’aide aux âmes perdues ne fait pas partie de sa mission. Claire reste simple sur la question:

Pas du tout, mais en fait maintenant je sais que ça existe et c’est extrêmement plaisant de le savoir. Mais en même temps c’est angoissant parce que quand je trouve pas d’idées, je me dis : ‘ben, ça va pas durer longtemps’.

Claire nous parle à l’occasion de la sortie de son dernier album "Allergies". On y voit l’héroïne, Agrippine, se défendre des menaces venant de toutes les directions: les acariens, les parents, les hommes, les cacahuètes, l’amour. On peut chercher à voir dans ces attitudes défensives une sorte de symbole de notre époque. Brétécher nous ramène sur terre, et se défend, elle aussi, contre toute tentative d’intellectualisation :

Il se trouvait une période où je cherchais une espèce de ligne, pour pas partir complètement dans le brouillard, une espèce de vague idée qui pouvait donner lieu à plusieurs variations et il y a une période vous savez, tous les journaux, tous les médias en même temps parlent de la même chose -je ne sais pas si c’est pareil ailleurs mais en France c’est comme ça- et en ce moment, et à ce moment-là, tout le monde parlait des allergies, ça devait être au printemps, ou quelque chose comme ça, enfin, que ce soit à la radio, à la télé, dans les journaux, allergies, allergies, allergies, une quantité de bouquins incroyables qui sont sortis, donc voilà, je me suis dit ‘on y est’, c’est très bien, parce que ça permet de partir dans l’allergie psychologique aussi, et puis de faire des boutons sur la gueule, ça c’est toujours bien.

La qualité des dessins est magnifique, dès la première page, d’ailleurs, où l’on voit une Agrippine sur son lit en train de se couper les ongles des pieds, à moitié habillée: "On FRAPPE!" dit-elle à sa grand-mère qui vient d’entrer sans crier gare *: "J’aurais pu être avec le prince William".

Oui, ça… bon, les jeunes Françaises sont amoureuses du prince William, aussi…

La relation entre les générations est un thème récurrent dans son oeuvre:

Oui, c’est peut-être, enfin, moi je trouve pas du tout que ce soit une réflexion, mais je pense que c’est plutôt des anecdotes, comme ça, mais c’est évident que le monde dans lequel a vécu la grand-mère d’Agrippine n’est pas celui dans lequel vit Agrippine, alors elle a un petit peu de mal à s’adapter, comme moi, par exemple, ou comme beaucoup de gens, et plus on est vieux, plus on a du mal.

J’ai pas l’intention de faire spécialement un truc sur les relations intergénérationnelles mais, c’est quand même assez rigolo quand on a un personnage qui a, je sais pas, 16, 17 ans, bon, elle a sa famille, elle a ses copains, elle a ses grands-parents… alors ça part un peu dans toutes les directions, ça permet des comportements différents suivant les gens avec… voilà.

Se retrouve-t-elle dans les conflits qu’elle raconte?

Non, non, non, moi je me situe comme rien du tout, peut-être à l’extrême rigueur je serais peut-être plus proche de l’arrière-grand-mère, comme mentalité. Mais non, non, moi je ne me situe pas, simplement quand j’ai commencé elle devait avoir 14 ans, 14 … 13, 14 et maintenant elle a 17, 16, 17 presque 18… j’ai pas envie qu’elle soit majeure non plus parce que… il vaut mieux qu’elle ait encore quelques soucis de discipline… très, très, très vagues mais quand même.

On voit les troubles psychologiques se mélanger avec des allergies plutôt physiques. Après avoir consulté un "allergolo"* Agrippine annonce triomphalement qu’elle va pouvoir enfin manger des "escargots au nutella", mais elle est aussi libérée de son amour pour Persil Wagonnet:"Je suis complètement désensibilisée" s’écrie-t-elle. La juxtaposition est drôle, mais, Claire se défend de vouloir dire par là que certaines allergies ont pour cause un dysfonctionnement psychologique:

Je pense que c’est une façon de penser qui commence à, quand même, heureusement, à se perdre… un peu parce qu’il y a, je sais pas, vingt ans, quand on se cassait la jambe on disait "tu l’as fait exprès, c’est dans la tête", mais maintenant, on sait quand même qu’il y a des causes extérieures et que les gens qui ont de l’asthme, par exemple, les pauvres gens ils y peuvent rien, donc voilà, c’est aussi ma conviction.

Autre point fort de son travail, l’utilisation d’une écriture stylisée pour représenter la langue parlée. "Quoi?" devient "Kwa?", "Qu’est-ce que tu as acheté? devient "Kesta acheté?" Ne plongez pas dans le dictionnaire! Elle écrit comme on parle. Au-delà des jeux de mots spécifiquement français, Claire voit dans son personnage un caractère plutôt universel:

Je pense que, à milieu équivalent, au point de vue… enfin c’est des milieux qui n’ont pas de problème dramatique, tous les pays de l’Europe qui ont les mêmes infos, qui ont le même type de télévision, ont beaucoup, beaucoup, beaucoup plus de points communs que de points pas communs. Donc ça peut à peu près s’appliquer à pas mal de pays.

Brétécher a connu un succès mondial, dans les journaux prestigieux comme le Sunday Times et le New Statesman en Angleterre ainsi qu’un peu partout dans le monde, mais elle n’a jamais perdu de vue l’humilité qui est au coeur de son humour:

Quand je regarde en arrière je trouve que c’est effectivement très linéaire, parce que c’est vrai que quand j’étais gosse je voulais faire ça, mais en fait c’était pas… ça paraît comme ça… c’est toujours pareil, vu d’ici, enfin même moi je… en même temps je sais très bien que c’était pas du tout comme ça parce que j’ai eu des années où je faisais pas du tout ça, où je traînassais * ou enfin c’était l’époque… c’était les hippies… j’avais perdu de vue complètement et il y a eu des ruptures… beaucoup, et c’est… et c’est assez… ça devient un peu plus cadré quand j’ai travaillé à Pilote et, ensuite alors au Nouvel Obs *, alors là ça a vraiment… là c’était parti *, quoi…

Et les projets pour l’avenir?

Je n’en ai pas! Je viens de finir cet album-là, et donc voilà, je me repose sur mes lauriers *, ou mes supposés lauriers, pour le moment, mes espérés lauriers… et puis après on verra.

 

 

 

 

$Id: 2004_10_cul_fr.htm 35 2021-02-12 12:17:35Z alistair $

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