2005_01_act_fr

L’université populaire

C’est un mercredi soir, l’auditorium est bourré de monde à craquer, des gens sont obligés de s’asseoir sur les marches. On écoute, captivé. Le sujet de notre attention? Un cours de sociologie de Philippe Corcuff.

Nous sommes à l’Université Populaire – un mouvement d’enseignement gratuit qui est en plein essor en France en ce moment. Philippe Corcuff explique quelle est la motivation du projet:

– Le savoir, ça, c’est ce que disait dans ses derniers textes Michel Foucault, la connaissance, le savoir, c’est qu’un des éléments de la tentative d’autoproduction de soi-même, de faire un travail sur soi. C’est-à-dire que soit on peut partir du fait qu’on est déterminé par toute une série de formes sociales, de structures sociales. Chaque individu, d’une certaine façon, il est engagé dans des stéréotypes, dans des conduites assez habituelles qui sont liées à sa classe sociale, à son genre, à sa culture, à sa nationalité, etc. Et donc soit il subit de manière passive tout ça et il est le produit de ça. Et puis il peut croire qu’il est libre mais c’est un peu une sorte de jouet dans les mains de déterminations qu’il ne maîtrise pas, soit il essaye de devenir un sujet, c’est-à-dire, il essaye de commencer à prendre conscience de ces déterminations, de ce qu’il pèse sur lui et de devenir quelqu’un de plus actif. Donc ce serait, ça, "un sujet". Alors notre idée, c’est que les savoirs diffusés dans l’université populaire, dans un cadre qui est pas strictement universitaire peuvent être une ressource de ce type. Et l’idée, c’est pas que les gens viennent consommer, c’est-à-dire où on leur donne des solutions clé en main, ils prennent des notes et ils consomment comme ils consomment de la musique, à la télé comme ils consomment du cinéma, comme ils consomment, etc., mais on aimeraitque… fournir des savoirs un peu critiques, un peu nouveaux qui les perturbent, qui les troublent, qui leur posent des questions, bon, qui dérangent un peu leurs évidences et donc que, peu à peu, ça contribue avec leur propre expérience quotidienne à leur poser des questions, en interaction avec leur expérience quotidienne et qui finissent par faire qu’ils? dans la réflexion sur eux-mêmes, mais aussi dans ce qu’ils vont faire pratiquement, ça peut peut-être légèrement dévier leur trajectoire, ce qu’ils vont faire ou pas. Bon? Donc c’est introduire des petits grains de perturbation, d’étrangeté.

– C’est pour ça qu’il est important qu’on essaye que ce soit un savoir accessible au plus grand nombre mais c’est quand même un savoir de type universitaire, c’est-à-dire un savoir qui a quelques difficultés. Parce que si on consomme un savoir sans aucune difficulté, ben, ça fait pas réfléchir ou travailler les gens. On a l’impression que c’est simple. Bon? Si on donne les choses comme ça, ah ben oui, c’est simple et donc, les gens finissent par avoir quoi? Une réponse. Et donc ils stockent la chose comme une réponse. Et nous, on voudrait que plutôt qu’on multiplie un peu les questions. C’est-à-dire que là où les gens ne se posaient pas de questions, ils se posent des questions. Donc le? ce qu’on peut appeler la sagesse, ce que Foucault appelle la spiritualité, c’est augmenter le nombre de questions qu’on peut se poser. Là où on ne se posait pas des questions. Donc ce qui amène à réfléchir sur soi-même, sur ses rapports avec les autres et que ça introduise des petites graines de perturbation dans sa vie quotidienne, qui fait que, peut-être, au bout du compte, les gens seront plus tout à fait pareils après cette expérience qu’avant.

Mais c’est pas que l’université populaire qui fait ça, c’est un bout dans un travail de la personne. Simplement, l’université populaire peut donner des petits aiguillons dans ce sens pour ceux qui ne voudront pas avoir un rapport trop consommateur au savoir, c’est-à-dire qui ne vont pas simplement se contenter de connecter un certain nombre de connaissances mais voudront alimenter la façon dont ils vont poser des questions sur eux et sur leur entourage.

Nous avons déjà vu fleurir le mouvement ‘Café Philo’, les universités du troisième âge, les cours du soir. Mais ce qui démarque les Universités Populaires est que ce sont des cours magistraux structurés, et donnés par des gens parvenus au sommet de leur profession. Françoise Brasset organise l’Université Populaire de Lyon:

– La différence disons que c’est que le café philo c’est un lieu de discussion. C’est fort sympathique, fort intéressant mais bon, il n’y a pas de cursus particulier ou de suivi particulier. Alors que l’université populaire, elle offre un cursus de dix cours, comme à la fac, en fait, sans histoire de diplôme, ni de notes, ni de quoi que ce soit mais un cursus de dix cours avec une heure de cours, une heure de débat. Donc, sur une matière précise, les gens peuvent échanger des savoirs, discuter, poser des questions, mener une polémique, éventuellement, pourquoi pas. Donc ça rejoint le café philo mais sur une base de connaissances et d’échange de savoirs.

Sophie Wahnich donne une série de cours sur le thème "La Révolution française, l’invention de l’individu citoyen, une affaire collective". Elle voit dans l’Université Populaire des échos du mouvement d’éducation populaire en Angleterre au 19ème siècle, décrit par l’historien anglais E.P. Thompson:

– On est dans une période où on se lamente très souvent sur notre impuissance et le rapport à Thompson, c’est l’idée qu’à un moment donné, la possibilité de parier à très peu, sur un mode empirique, peut déboucher sur une vraie expérience collective et sur un véritable échange. Évidemment, la configuration est totalement différente mais cette question du pari subjectif me parait être plutôt achronique.

L’initiative est aussi en réaction contre un système universitaire considéré comme étant trop rigide.

– À partir du moment où il y a une heure consacrée au cours, une heure consacrée au débat et que c’est la règle du jeu, évidemment que la part de débat est extrêmement importante. Et que de ce point de vue là, c’est en rupture radicale avec ce qu’est l’université aujourd’hui où la place de nos débats est assez faible et que ce soit d’ailleurs en situation de cours ou en situation de recherche. Et donc je crois qu’effectivement, il y a une sorte de croyance dans la possibilité de réinventer la place du débat et la place du pari.

Le mouvement des universités populaires est né à Caen grâce au philosophe Michel Onfray. Son modèle, une heure de cours, une heure de débat, a été ensuite repris par Paule Orsoni à Arras dans le Nord-Pas-de-Calais:

– Michel Onfray est quelqu’un qui pousse, je dirais, les individus à faire. Voilà ! Il a cette particularité de donner une part de son désir et, finalement, qui est très utile, très utile et qui fait que si nous hésitons justement à prendre ce genre d’initiative, eh bien, quand on a la chance de l’avoir rencontré, on est porté à, si vous voulez, concrétiser ce désir que nous avons nous-mêmes de partager le savoir, de… voilà, d’établir avec un auditoire des liens qui sont ensuite des liens d’amitié. Justement, je recommande la lecture de la Communauté philosophique de Michel Onfray qui explique bien comment il y a, entre les intervenants eux-mêmes et… les intervenants et le public, quelque chose qui se passe, quoi ! Et c’est ce qui se produit dans notre petite université populaire Nord-Pas-de-Calais qui est modeste mais qui accueille depuis un an, finalement, un public assez fidèle.

Le public est ravi de l’initiative qui est basée sur le travail bénévole des enseignants:

– Ben, pour moi, c’est un rêve qui se réalise puisque, comme je suivais? enfin quand je lis les livres, je m’implique dedans, donc je suis souvent les auteurs, dont j’achète les parutions. Et pour Michel Onfray, ça s’est fait dès le début. J’ai acheté ‘Le ventre des Philosophes’, dès sa parution, et je l’ai entendu à la télé, donc ça date du début des années 90. Il est venu parler à Lyon du cynisme grec et j’ai acheté ses bouquins systématiquement et moi, j’attendais qu’il mette en pratique ses idées quoi. Je trouve ça éminemment sympathique parce que, effectivement, comme c’est marqué dans le petit dépliant, c’est que c’est une idée qui vient du XIXe Siècle . N’ayant pas beaucoup d’argent, je suis pour que la culture soit gratuite au plus grand nombre possible et puis, en plus, on ne demande pas de diplômes, on ne demande pas des papiers d’identité. Donc il y a un vent libertaire qui me plaît, qui me satisfait.

– Je travaillais dans l’industrie mais j’ai pratiquement toujours fait des études un peu de tout et de rien : de physique, d’électronique, un peu de sociologie, de philosophie. Donc voilà, j’ai toujours été un peu curieux de tout ce qui se présentait. Il y a longtemps que ça aurait dû être fait ! Moi, je suis un ancien militant syndical. Je suis retraité mais je suis un ancien militant syndical et je suis absolument estomaqué de l’absence de chose comme ça pour donner un peu de la réflexion et de la matière à penser aux gens qui sont engagés dans toutes les activités possibles.

Mais est-ce que le savoir universitaire peut vraiment être populaire? A l’ouverture, certains participants au premier cours ont protesté, disant que le langage utilisé n’est pas accessible à ceux qui n’ont pas fait beaucoup d’études. Ils ont plaidé pour une approche plus simple des sujets exposés. Philippe Corcuff reconnaît qu’il y a une certaine contradiction dans le concept d’une Université Populaire, mais maintient que ce n’est pas insurmontable:

– Entre université et populaire, il y a, à la fois, un lien nécessaire et, en même temps, une contradiction. Bon? Dans ‘université populaire’, il y a l’idée que ce sont des savoirs qui sont produits dans l’université, c’est-à-dire dans la recherche et donc qui sont à la pointe du savoir, avec certaines exigences de production du savoir. Bon? Et populaire, ça pourrait vouloir dire que c’est accessible à tous mais, en même temps, des savoirs produits dans l’université, ça suppose de? une spécialisation parfois, un apprentissage, des difficultés. Bon? Mais, en même temps, dans l’idée d’université, au sens qu’a pris cette idée, notamment depuis la Renaissance mais avec aussi la pensée des Lumières au XVIIIe siècle, l’université ça vise à élargir les savoirs à tous. C’est cette idée qu’on trouve dans la pensée des Lumières que? C’est le développement des savoirs et donc de l’éducation des apprentissages et de l’accessibilité du savoir à tous qui va permettre à l’humanité de progresser. C’est pour ça qu’a été inventé le dispositif par Michel Onfray de? Il y a une heure de cours plus classique et puis, à chaque cours il y a une heure de débats, de précisions, de questions. C’est-à-dire qu’on peut revenir sur les notions, on peut revenir donc réexpliquer les choses. C’est fait exprès !

Pour sa première série de cours, il a choisi comme thème "Les figures du "je" dans les sociétés individualistes contemporaines".

– Tout le monde s’en rend compte. On sent qu’on vit dans une société où les individus sont de plus en plus individualisés. Donc le rapport entre le je et le nous s’est modifié au profit du je. Le rapport à la culture, par exemple, s’est beaucoup individualisé parce qu’on est souvent dans un rapport entre sa télévision et soi-même et moins dans des cadres collectifs pour construire des sorties, des activités extérieures, etc. Donc c’est entre soi et la télé, entre soi et la famille. C’est le développement de la consommation des supermarchés où on est dans un rapport individuel à des objets de plus en plus plutôt que dans des cadres collectifs plus élargis mais c’est aussi, par exemple, des choses qui transforment le rapport dans les familles, où à l’époque de mes grands-parents et même de mes parents, il y avait une certaine stabilité des familles qui faisaient que quels que soit leurs désirs individuels, les gens qui se mariaient jeunes, d’ailleurs, souvent avec des contraintes familiales, restaient ensemble toute leur vie et, aujourd’hui, on a un taux de divorce qui est de un sur deux au moins. C’est-à-dire que quand le couple est considéré comme menaçant l’autonomie et le désir individuel, les gens peuvent se séparer. C’est vrai qu’ils vont pas rester toute leur vie avec quelqu’un qu’ils finissent par haïr comme avant.

– Bon… Donc il y a des tas de modifications dans la société qui fait que les choses sont de plus en plus individualisées, passent moins par des collectifs larges mais passent plus soit dans un rapport entre l’individu lui-même et des objets, des institutions, soit dans des petits groupes. Alors ça, ça a des effets sur le nous. Ça a parfois des effets désagrégateurs comme en sciences politiques, par exemple, on peut penser que l’individualisation, c’est un des facteurs de l’abstention dans les démocraties, parce qu’on considère que ça a de moins en moins de rapport avec ses propres intérêts ou ses propres désirs. Donc on va pas forcément aller voter. Ça, c’est des aspects négatifs mais des fois se recomposent des collectifs autrement. On a vu se développer soit à certains moments dans l’action humanitaire -on le voit aujourd’hui avec les événements d’Asie du Sud- soit dans les nouvelles formes de mobilisation sociale, notamment dans le mouvement altermondialiste où on a des nouvelles formes d’action collective où il y a une plus grande présence du je. C’est-à-dire que l’individu accepte de moins en moins de se dessaisir de ce pouvoir au profit d’institutions et donc il est de plus en plus présent.

– Donc à la fois, il y a une recomposition du lien social autrement qui donne plus de place à l’individu et, en même temps, des formes de… collectives antérieures sont défaites. Bon? Donc il y a des éléments à la fois créateurs et désagrégateurs dans ces nouveaux rapports entre le je et le nous et donc ces formes d’individualisation. Si le travail intellectuel, le savoir, la connaissance, c’est pas simplement quelque chose d’utilitaire, c’est pas simplement quelque chose pour avoir des diplômes, pour trouver un travail et pour gagner de l’argent mais si c’est aussi pour mieux se connaître soi même, mieux connaître le monde dans lequel on est, mieux connaître les rapports entre les cadres collectifs dans lesquels on s’insère et puis ses propres caractéristiques. Donc si c’est se connaître soi-même et donc penser par soi-même et donc, peu à peu, mieux se construire soi-même comme un individu actif, comme un sujet, alors la question du rapport entre le je et le nous, des éclairages de la fois sociologiques, historiques, juridiques, philosophiques sur cette question sont très importants.

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