2005_02_act_fr

Fasciné par la fascination pour François Mitterrand

Il y avait eu énormément d’ouvrages sur François Mitterrand ; s’était développée ce qu’on appelait une « mitterrandologie ». Et en fait, plus que François Mitterrand lui-même, ce qui m’a paru important à étudier, c’est la fascination pour François Mitterrand. Et en fait j’étais fasciné par la fascination pour François Mitterrand. Mon hypothèse, c’est de dire que la médiation est plus importante que le personnage. C’est-à-dire : c’est la médiation qui fait le personnage ; c’est le dispositif d’écriture, de parole, qui produit l’aura présidentielle.

Certes, il faut de la personnalité pour attirer une telle attention – certains, malheureusement,ou heureusement, n’y arriveront jamais. C’est une condition nécessaire mais non suffisante, par conséquent ce sont les autres ingrédients qui ont intéressé m. Pirat.

La science politique a beaucoup de problèmes avec la notion de charisme. Son travail, c’est d’expliquer pourquoi il y a un tel différentiel entre certains acteurs politiques au niveau du charisme qui leur est imputé. Et l’hypothèse de la science politique est de dire que cette telle différence ne vient pas seulement d’une capacité personnelle, mais vient des? Comment dire, de l’imputation charismatique ; c’est-à-dire que ce sont les personnes qui ont intérêt à attribuer du charisme au leader politique.

Chaque grand homme a besoin de sa chance historique :

Disons qu’on ne peut pas comprendre ce que représente Mitterrand pour la gauche si on ne se remémore pas la formidable politisation de tout un tas de milieux sociaux dans les années 70, qui étaient politisés contre l’héritage gaulliste, et contre la société traditionnelle, et qui attendaient ! Donc, il y a une projection sur le leader?

Et pourquoi cette projection s’est-elle faite sur Mitterrand ?

C’est un coup de force, c’est celui de 1965 lorsqu’il se présente contre le Général de Gaulle, alors que la gauche est plutôt désunie et discordante sur le fait de savoir s’il faut vraiment s’engager dans la compétition dans l’élection présidentielle, ou s’il faut refuser les institutions. Et là François Mitterrand s’engage dans la bataille et il n’en sort pas vainqueur, de la compétition, puisque c’est de Gaulle qui gagne ; mais il sort vainqueur pour longtemps à l’intérieur de son propre camp. C’est à dire, il a le privilège de celui qui a osé affronter le premier de Gaulle. Et ça, c’est un capital symbolique énorme à l’intérieur de la gauche française.

Une fois élu président, on bénéficie de l’aura qui accompagne la fonction, encore faut-il savoir l’utiliser.

Il y a une dialectique entre la personne et le poste, et il y a un mélange qui va se faire. Et ce qui est fascinant avec François Mitterrand, c’est la manière dont il a su se servir du rôle présidentiel et du poste présidentiel pour magnifier son personnage. Il y a, toujours dans cette adéquation de la personne et de son rôle, une manière pour François Mitterrand de jouer au Président, même en privé. Et de donner des images de soi en privé qui correspondent au rôle présidentiel public. L’image en privé, c’est l’image du patriarche, de celui qui est entouré de ses amis, de celui que ses amis accompagnent à la Roche de Solutré -mais ils restent tous derrière, lui il est devant-, de l’homme qui médite, qui se promène seul, à distance du jeu politique et des petites combines* politiques, qui est beaucoup plus? Qui s’intéresse à des choses plus profondes? Et puis de rentrer en résonance avec la culture française et la littérature. C’est-à-dire un Président qui aime lire, qui ne cesse de dire qu’il a une vocation d’écrivain loupée, qui collectionne les livres, qui est bibliophile, et qui, dit-on, est doté d’une grande culture livresque, qui aime, qui se montre comme aimant le monde de la culture, et qui? Alors ça, c’est la théorie de « l’écrin présidentiel », c’est-à-dire que le Président va s’entourer de gens brillants qui vont lui renvoyer un reflet. C’est-à-dire que? Un reflet que, lui, il va choisir. Et François Mitterrand a délibérément choisi un reflet provenant de gens du monde de la culture.

Fautil déceler du cynisme dans ce comportement? Selon M. Pirat, il ne faut pas se hâter de conclure à cela.

Alors vous touchez un problème fondamental de l’existence humaine, qui est celui de l’authenticité. Et là, je crois qu’il ne faut pas être manichéen entre une adhésion authentique et une simulation. Je crois qu’il faut, comment dire, expliquer le goût pour certaines choses comme lorsqu’on joue un jeu, et quand on se prend au jeu. Et je crois que les acteurs politiques, à partir du moment où ils entrent dans le jeu politique, ils se prennent au jeu ; et à partir du moment où François Mitterrand a joué le jeu du Président, le rôle? Il s’est pris au jeu et il a cultivé certaines manières d’être qui marchaient, parce qu’il voyait que ça marche, quoi !

Ensuite ce sont les intermédiaires qui entrent en scène. À force de répéter que quelqu’un est fascinant on finit par y croire; et puis il y a tout un entourage, des journalistes qui veulent dessiner une carrière aux politiciens qui ont gravi l’échelle avec lui, ou qui ont intérêt à magnifier l’importance de l’homme dont leur propre importance dépend.

Et il y a mille manières de décrire quelqu’un. Et forcément, ce sont toujours les mêmes schémas, les mêmes canevas, les mêmes types de récits qui reviennent. Si j’ose dire, chacun pouvait trouver son miel*. C’est-à-dire qu’on a eu le Président vu d’en haut et de loin par les grandes signatures du journalisme, les grands éditoriaux, et là, qui ont exalté le Mitterrand, les personnages mitterrandiens, du florentin, de l’art politique, du Machiavel, du stratège? Ce sont ceux-là. Ensuite on a vu ceux qui ont parlé de Mitterrand d’en haut, mais de près, les conseillers spéciaux : Attali, Védrine. Et là, qui ont exalté la figure monarchique du pouvoir, c’est-à-dire un homme qui prend toutes les décisions. Et simplement le fait de décrire ça, ça produit cet effet. De voir? C’est un prisme, une manière de voir les choses. Et on voit un homme qui prend toutes les décisions, d’où l’effet « monarque ». Et ensuite on a vu le haut Président vu d’en bas, mais de près, avec par exemple le chauffeur de François Mitterrand qui écrit ses Mémoires et qui, là, décrit un Mitterrand familier, attentif, proche du peuple, proche des petits? Et ça, c’est une manière encore de le magnifier. C’est de dire : il est très grand, mais il est resté le même, il est toujours authentique, pur, etc., etc. Donc c’est le dispositif d’écriture qui produit le personnage.

S’il suffisait de faire écrire des hagiographies pour qu’elles deviennent vraies, ça serait trop simple. Tout l’intérêt de la réflexion de M. Pirat est là :

C’est comme une mayonnaise qui prend*. C’est-à-dire que sur Chirac, il y a des biographies avec les mêmes techniques : l’anecdote, le petit souvenir, le récit d’une ascension? Les mêmes mises en récit. Mais la mayonnaise ne prend pas, à cause de situations politiques qui sont différentes, d’une moindre adéquation du personnage et du poste présidentiel.

Mitterrand se plaisait à dire qu’il était le dernier des grands Présidents. Pirat ne veut pas croire à «la fin de l’histoire ». Reste qu’il est difficile pour ses successeurs de capter son héritage et d’en profiter.

Alors, le problème, c’est : quel héritage y a-t-il à capter ? Est-ce que c’est un héritage politique en terme de ligne politique et de vision politique ? La question reste ouverte. Ou bien est-ce que c’est un héritage purement symbolique, incantatoire, à la limite un héritage d’image, de personnage dans le savoir-faire politique. Et là manifestement, celui qui est prédisposé à capter l’héritage, c’est Laurent Fabius. Parce que? Mais là, bon, on quitte le domaine de la science politique et on rentre dans le domaine de l’analyse politique, du jeu politique, parce que Laurent Fabius refait, rejoue le « coup » (entre guillemets, je ne veux pas dire qu’il ne soit pas sincère, en tant qu’analyste je refuse de me positionner sur la question), il rejoue le « coup » d’une rupture franche, enfin d’un affrontement franco-français, bloc contre bloc, en se servant de la question européenne. Et c’est de cette manière-là que, en affirmant le clivage, comme François Mitterrand avait affirmé le clivage droite gauche, en faisant alliance avec le Parti Communiste? C’est en affirmant le clivage que Laurent Fabius essaie potentiellement de gagner à l’intérieur des forces de gauche. Le problème pour lui, c’est que le référendum lui a donné tort. Le référendum du PS.

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