2008_03_soc_fr

Le « trou de la sécu »  est-il un mythe ?[1]

La sécurité sociale française, souffre depuis près de trente ans d’un manque de financement. A cause du chômage et du vieillissement de la population, les recettes baissent et les dépenses augmentent. Résultat : les Français doivent payer plus pour leur santé. Et certains évoquent la naissance d’une médecine à deux vitesses.

La Sécurité sociale est née au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Fondée sur les principes d’égalité et de solidarité, elle est financée par des prélèvements sur les salaires. Ce système complexe est organisé en  4 branches qui gèrent les dépenses de santé, mais aussi les retraites et certains frais liés à la famille, comme l’allocation de rentrée scolaire par exemple. Le problème, c’est que depuis une trentaine d’années toutes les branches de la Sécurité sociale sont déficitaires, soit un trou[1] global de 12 milliards d’euros en 2007 dont 6 milliards de déficit rien que pour les dépenses de santé. Les raisons de cette faillite sont multiples : d’une part la hausse du chômage qui a entraîné une baisse des cotisations, d’autre part le vieillissement de la population qui provoque une augmentation des dépenses de santé. Devant le manque de ressources, les hôpitaux publics sont en première ligne, et notamment les services des urgences. Les urgentistes ont d’ailleurs entamé une grève symbolique fin décembre, pour réclamer plus de reconnaissance ainsi que le paiement de leurs heures supplémentaires. Jacques-Yves Phélipot, médecin aux urgences de Haguenau, en Alsace, témoigne.

– On a vécu déjà plusieurs grèves depuis que je suis aux urgences, mais là, je pense que cette fois-ci, c’est un mouvement fortement suivi, en fait, puisque c’est vrai que, au niveau de l’Alsace, on a entre 80 pour cent et 100 pour cent de grévistes sur les différents sites d’urgence d’Alsace, en fait. C’est surtout une reconnaissance de la pénibilité, en fait, de notre travail puisque nous, les 35 heures, en fait, on ne connaît pas vraiment. On travaille tous au moins 48 heures par semaine. Il y a aussi des promesses présidentielles qui ont été faites, notamment sur les heures supplémentaires. Bon, pour l’instant, les urgentistes, enfin, les médecins, sont exclus, en fait, donc. Deuxièmement, c’est surtout les conditions de travail, donc avec la difficulté à trouver des lits d’hospitalisation ; on revoit les moyens plutôt à la baisse qu’à l’augmentation, alors que la population, quand même, vieillit. On gagne régulièrement plusieurs mois d’espérance de vie. Les personnes âgées nécessitent plus de soins, sont plus souvent hospitalisées, et donc, ben, il faut admettre que la santé a un coût et puis que pour les années qui viennent, forcément, ça, ça va augmenter, donc. Le problème il est là. Bon effectivement, on peut faire des efforts pour réorganiser certaines choses. C’est ce qu’on nous demande actuellement, c’est de faire mieux avec les mêmes moyens, ou moins.

Dans une conjoncture économique morose, les gouvernements ont donc multiplié les réformes pour tenter de limiter les dépenses de santé. Certains médicaments jugés peu efficaces ne sont plus remboursés et les campagnes publicitaires pour éviter le gaspillage se multiplient, comme cette publicité diffusée à la télévision, qui vise à réduire les prescriptions inutiles d’antibiotiques.

– Maman, c’est moi. Tu pourrais garder le petit demain ? Il a une angine. Euh, attends. Il demande à sa femme Le médecin lui a donné des antibiotiques ?
– Non, ça ne sert à rien. Il a fait son diagnostic : c’est un virus.
– Non. Pas d’antibiotiques. Voilà ! C’est pas automatique. Bon! à sa femme Elle dit qu’avec des antibiotiques, on n’aurait peut-être pas besoin d’elle demain.
– Elle a fait médecine, ta mère ? Face à un virus, les antibiotiques ne servent à rien. Les antibiotiques, c’est pas automatique.
– Demain, tu viens quand ?

En parallèle, les dirigeants de l’assurance maladie tentent de sensibiliser les médecins généralistes comme l’explique le Docteur Erdogan Kaya, médecin de campagne en Alsace.

– Il y a donc un délégué de la Sécurité sociale qui vient deux fois par an pour nous montrer une fiche dite personnalisée. Sur cette fiche, donc, il y a tous les actes médicaux que l’on a pu faire sur les six derniers mois, les arrêts de travail que l’on a pu donner. Le délégué, lorsqu’il vient nous voir, il nous dit : « Voilà, par rapport à vos confrères dans la région ou alors au niveau national, vous donnez, par exemple, trop d’arrêts de travail ou alors vous prescrivez trop d’examens médicaux ou vous prescrivez trop tel ou tel type de médicaments, etc. Donc on attire notre attention sur ça. Mais si nous, on juge que c’est nécessaire, de toute façon, c’est sûr et certain que personne n’a à nous dire de ne pas prescrire tel ou tel médicament. La question n’est pas là. La question est plus pour la quantité d’examens prescrite. Quand vous savez que -et ça c’est flagrant, c’est frappant-  après une émission de télé qui parle de telle ou telle maladie, vous pouvez être sûr et certain que, dans les jours qui vont venir, vous allez avoir plein de personnes qui vont venir avec ces symptômes-là. C’est pas par hasard. Et donc, ces personnes-là ont entendu dans cette émission, que, oui, pour la maladie de trucmuche[2], on fait ça et ça comme examen. Ben, ils vont venir en disant : « Docteur, je veux ça et ça comme examens » et, une fois de plus, on n’arrive pas à les raisonner. Et pour les raisonner, de toute façon, ça demande du temps ; et lorsqu’une salle d’attente, elle est remplie et qu’on voit l’heure qui avance et qu’on se dit : « mince, si je dois maintenant commencer à marchander pendant 5 ou 10mn avec chaque personne qui revendique ce genre d’examen, on ne va plus s’en sortir ! ». D’autant plus qu’on a beau marchander, de toute façon, la plupart du temps, ils ont ce qu’ils veulent. Ce n’est pas moi, mais c’est un de mes confrères qui le prescrira. Voilà, c’est comme ça. Depuis, deux,trois décennies, où la Sécu a tellement assisté les gens, les gens pensent qu’ils ont droit à – ils ont raison d’ailleurs – pensent qu’ils ont droit à la santé mais complètement gratuitement. Nous, de notre côté, c’est sûr que on essaie, on essaie de sensibiliser les gens à ça mais les gens ne voient que leur cas isolé. C’est sûr que en tant qu’individu isolé, ça me dérange, mais d’un autre côté, c’est pas à moi de faire la police pour la Sécu.

Comme les médecins acceptent mal de jouer le rôle du gendarme, il faut aussi responsabiliser davantage les patients. Et cela passe par une baisse des remboursements. Chaque patient doit déjà payer un euro de sa poche pour toute consultation médicale. Depuis le premier janvier 2008, chaque assuré doit, en plus, débourser 50 centimes d’euros par boîte de médicament achetée. Dans les salles d’attentes, la mesure fait grincer les dents de certains patients.

– C’est vrai que quand on est admis dans un hôpital, ça va de soit que c’est assez cher et puis si on n’a pas les moyens d’assumer les traitements, c’est dur pour nous.

– Finalement, si on lit la presse, il y a des pays plus mal lotis que nous, mais ce que je constate, c’est que les dernières années, il y a quand même une régression au point de vue humain. Moi, je trouve que c’est un retour en arrière. Je ne comprends pas que il y a 50 ans – j’ai 81 ans – je ne comprends pas que il y a 50 ans, on avait tout gratuit, on ne payait même pas le médecin et que aujourd’hui il faut avancer de l’argent et je trouve que c’est une régression. Je ne comprends pas bien.

Certes, pour les plus démunis, il existe depuis janvier 2000 la CMU : la couverture maladie universelle, qui permet à toute personne résidant en France et dont les revenus sont inférieurs à 599 euros par mois, de bénéficier d’une prise en charge intégrale des soins sans avoir à avancer d’argent. Cela concerne 5 millions de personnes. Mais pour toutes les autres, le coût de la santé augmente et on estime aujourd’hui qu’un assuré doit, en moyenne, supporter lui-même 25 pour cent du prix de ses soins.

Au-delà des chiffres, certains demandent une réflexion plus profonde sur la question du financement et mettent en doute le principe de la cotisation sociale assise presque exclusivement sur les salaires. L’association Attac par exemple, demande que les revenus financiers des entreprises et des institutions financières soient mis à contribution au même niveau que  les salaires. Cela rapporterait, selon eux, 20 milliards d’euros par an. Frédéric Henry, militant de l’association ATTAC :

– Il faut dire que tout ce qui est financement de la protection sociale -y compris les retraites, etc.- provient des salaires. Si on constate qu’à l’heure actuelle, il y a environ trois millions et demi de chômeurs, un million de travailleurs précaires, etc., c’est autant de cotisations sociales qui ne rentrent pas dans les recettes de la protection sociale. Donc déjà là, il y a une espèce de tricherie que de dire que on a des problèmes de financement de la santé, de la Sécurité sociale, dans la mesure où on a d’abord, et avant tout, un problème de chômage et un problème de rémunération des salaires. Deuxième point, c’est qu’en l’espace de vingt ans, en gros, il y a eu, comment dirais-je, un glissement de la répartition des richesses du travail vers le capital. En gros, 10 pour cent, ce qui correspond à peu près à 140 milliards d’euros en l’espace de vingt ans. Donc quelque part il y a une tricherie dans la manière d’envisager le système de santé faisant porter aux malades la responsabilité de ce déficit. Quand on voit que les revenus du capital sont largement supérieurs aux revenus du travail et sont beaucoup moins imposés, beaucoup moins taxés que ne le sont les revenus du travail, on voit que là, il y a une dimension idéologique et je crois que, d’une certaine manière, on est dans un tournant.

On l’aura compris, la gestion de l’assurance maladie est un sujet à la fois politique et économique. Et ce n’est pas le seul casse-tête de la sécurité sociale. Il y a aussi le financement des retraites qui pose problème. En 2000, 10 actifs finançaient 4 retraités ; En 2050, on estime que 10 actifs financeront 7 retraités.

[1] un trou – le trou -en dehors du sens propre, le creux- peut avoir le sens de ‘le manque’, ‘le déficit’, l’absence. On parle par exemple d’un trou de mémoire.

[2] trucmuche – C’est une manière familière et amusante de désigner quelque chose ou quelqu’un dont on a publié le nom. On dit aussi ‘machin’, ou ‘truc’.

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