2008_04_act_fr

Sarkozy et les Français : la rupture ?

Elu magistralement en mai 2007, Nicolas Sarkozy est déjà en difficulté, comme le montrent des sondages défavorables et les élections cantonales et municipales perdues récemment. Que lui reprochent au juste ses compatriotes ? Son style plus que sa politique. Reportage de Florence Maître.

Prenons un sondage récent, un baromètre IFOP-Paris-Match de la fin du mois de mars :

Nicolas Sarkozy recueille 44% d’opinions favorables contre 63% pour son Premier ministre, François Fillon.

D’après la Constitution française, le Président joue habituellement le rôle d’un arbitre, au-dessus des joutes politiques. Un Premier ministre plus populaire que le Président, c’est le signe que quelque chose change comme l’explique le politiste Pierre Mazet.

Ce qui est très surprenant avec Nicolas Sarkozy, c’est qu’il a changé la conception, le rôle du Président de la République. Il a une conception très engagée de la fonction, c’est-à-dire qu’en fait, le Président n’est pas qu’un arbitre, loin de là. C’est le Président qui décide, qui tranche. Ça relègue un peu au second plan la personnalité, le rôle du Premier ministre qui, quand même, d’après la Constitution, dirige et conduit la politique de la nation ; on en est loin. On sent bien que le pouvoir d’impulsion est à l’Elysée et pas à Matignon. On voit bien que ce Président, il est, non seulement omniprésent sur la scène internationale, mais il est aussi omniprésent dans la politique française.  Est-ce que ça va durer ? On ne sait pas parce que c’est peut-être aussi un des messages des élections municipales et cantonales, c’est que, effectivement, ce « Président-Premier ministre », ce super-Président « à l’américaine » n’est peut-être pas forcément un style de Président auquel les français s’attendaient.

Les montres Rolex les lunettes Ray-ban, les vacances sur de luxueux yachts… C’est un peu ça le style Sarkozy, en rupture avec ses prédécesseurs, plus sobres, au moins en apparence.

Et avec Carla, nous avons décidé de ne pas mentir. Nous ne voulons rien instrumentaliser mais nous ne voulions pas nous cacher. Je ne voulais pas qu’on prenne une photo de moi au petit matin : glauque !

Lui, il a triplé son salaire. Il a dit, au début : « moi, je triple mon salaire. » C’est une indécence totale, c’est un irrespect complet par rapport aux gens qui ont des bas salaires , qui sont dans la catégorie petite catégorie, moyenne catégorie, je trouve que c’est une indécence complète de tripler son salaire ! Déjà qu’un salaire… le salaire d’avant était sympa mais lui, non, ça ne le contente pas, il le triple ! Je trouve que c’est d’une incorrection complète par rapport à… des millions de gens, ça représente quand même des millions d gens. Même ceux qui ont voté pour lui, ils vont s’en bouffer les doigts, dans pas longtemps.

Ça a été un peu décevant, certains passages de sa vie, maintenant, bon, on pense que l’euphorie est passée, qu’il va se ressaisir et qu’il va nous apporter de bonnes nouvelles.

Vous attendiez beaucoup de lui ?

Oui, ce qu’il avait promis. Oui, oui, ce qu’il avait promis. C’est certainement quelqu’un de très compétent. Il donne quand même… Il donne quand même l’apparence de très sérieux de très… dans son comportement, de quelqu’un de… au départ, c’était cela. Après, bon, il y a eu beaucoup de fantaisies. Maintenant, on espère qu’il va se ressaisir un peu et qu’il va reprendre les rênes comme à l’époque où il a été élu, où, quand il parlait, c’était quand même très cohérent donc moi, j’ai bon espoir.

Oh, c’est un petit peu tout et n’importe quoi. Et puis bon, à mon avis, ça va continuer !

Ce n’est pas ce que vous attendez d’un Président ? Qu’est-ce qu’il y a qui vous gêne ?

Je pense qu’il faut peut-être être un peu plus sérieux et non pas, par exemple, regarder son téléphone sans arrêt, sa montre !

Et sa vie privée, qu’est-ce que ça vous inspire ?

Il fait ce qu’il veut mais bon, on s’en fiche. Alors donc… il fait tout dans son coin et il nous fiche la paix.

Pour les Français, la vie privée du Président est longtemps restée secrète.  François Mitterrand, par exemple, avait une fille naturelle, mais les journalistes en ont gardé le secret pendant des années.

Quand on découvre les photos de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni à la une des journaux, en décembre dernier, c’est une nouvelle rupture avec le passé. Pierre Mazet.

Je pense que Nicolas Sarkozy est très influencé par Tony Blair dans la technique de gouvernement et dans les techniques de communication et les consultants en communication qui travaillaient pour Tony Blair lui disaient qu’il fallait toujours créer l’événement, par n’importe quel moyen. Je pense que l’instrumentalisation qu’il fait de sa vie privée est un moyen d’occuper le devant de la scène et de faire parler de lui, de reléguer au second plan d’autres problèmes.

En mars, au Salon de l’agriculture, Nicolas Sarkozy serre des mains.

Soudain un visiteur le repousse :

Non non ! Touche-moi pas. Tu me salis.

Casse-toi alors pauvre con !

Casse-toi pauvre con. Un vocabulaire surprenant dans la bouche d’un chef d’Etat. Jean-François Achilli, journaliste politique suit Nicolas Sarkozy depuis des années pour la radio France Inter.

C’est vrai qu’on a pu reprocher au Président de la République ses écarts de langage, ce tutoiement facile, cette façon d’apostropher ceux qui viennent lui porter la contradiction sur le terrain. En même temps, c’est ce que les Français ont recherché, alors, ensuite, on peut s’interroger sur le curseur : faut-il aller trop loin, pas assez loin ? Est-il trop « popu » ? Est-il trop proche des gens ? Moi, je pense qu’effectivement, les Français veulent de la rupture mais n’ont pas trop envie d’être trop secoués. Ils veulent quand même un peu de distance. Il faut que – historiquement, c’est la Vème République qui le veut, ce sont les institutions – que le Président soit tout de même un peu en retrait, un peu en hauteur des choses. Nous verrons dans les prochaines semaines si Nicolas Sarkozy arrive à prendre cette distance. Il avait commencé un petit peu à l’amorcer, à le faire, lors de sa visite symbolique sur le plateau des Glières. C’est vrai qu’on peut lui reprocher ses écarts de langage. C’est sa personnalité, c’est ce qui a aussi, paradoxalement, participé à son succès pour son élection présidentielle.

Les députés de la majorité présidentielle et les conseillers du Président ont depuis longtemps tiré la sonnette d’alarme. Nicolas Sarkozy doit changer absolument son image. Une révolution qui commence avec un voyage à Londres.

L’idée, si vous voulez, c’était d’attendre l’après-municipales, le premier voyage présidentiel, symboliquement au Royaume-Uni. On reçoit le Président avec toute la pompe de circonstance, avec un protocole extrêmement rigide (c’est le protocole, avec le Japon, le plus rigide au monde), pour donner une image plus présidentielle de Nicolas Sarkozy, qui est venu effectivement, en même temps, avec Gordon Brown, le Premier ministre britannique, au fond, s’occuper  des affaires de ce monde, dans l’optique de la présidence française de l’Union. Alors, ce que nous avons vu, nous, effectivement sous nos yeux, c’est le Président de la République en activité. C’est le futur Président de l’Union européenne, mais quand même, le personnage, très vite, était de retour. Certes, il n’a commis aucune faute de goût pour ce qui est du respect du protocole. Il n’a pas touché le coude de la Reine, il ne l’a pas embrassée, bref ! Le Nicolas Sarkozy que nous avons vu à Londres était effectivement le Président de la République, mais, au fond, sans se départir de ce qu’il est, lui au fond de lui-même, toujours assez joueur avec la presse, toujours en train de mettre an avant son épouse. Alors, la question est de savoir si, au fond, les choses changent.  A mon goût, elles évoluent quelque peu. Il essaie de se donner une image avec plus de hauteur mais je crois que, peut-être, le naturel va vite revenir au galop, parce que c’est sa personnalité.

Seul l’avenir le dira. Et dès le mois de juin, l’Europe entière aura les yeux braqués sur Nicolas Sarkozy qui ne sera plus seulement Président des Français, mais pour six mois, le Président de l’Union européenne.

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Scroll to Top