2008_04_cul_fr

Lire: J.M.G Le Clézio

Jean-Marie Gustave Le Clézio est né dans une famille dont les origines sont à la fois de Bretagne en France, de Grande Bretagne et de l’île Maurice. Né en 1940, il publie son premier roman ‘Le Procès-verbal’ à vingt-trois ans et reçoit le prix Renaudot. En 1980, il publie ‘Désert’, l’épopée d’une jeune descendante de touaregs, considérée comme son chef-d’oeuvre. Le Clézio a également écrit des essais sur plusieurs civilisations nomades dont il a partagé l’existence (Indiens de Panama, Berbères du Maroc). Auteur d’une trentaine d’ouvrages, il est considéré comme un écrivain majeur, étudié dans les manuels scolaires. Ses livres expriment les beautés de la communication entre les êtres.

Il décrit une méthode d’écriture idéale pour lui:

« Voici ce qu’il faut faire: il faut partir pour la campagne, comme un peintre du dimanche, avec une grande feuille de papier et un stylo. Choisir un endroit désert, dans une vallée encastrée entre les montagnes, s’asseoir sur un rocher et regarder longtemps autour de soi. Et puis, quand on a bien regardé, il faut prendre la feuille de papier, et dessiner avec les mots ce qu’on a vu. »

C’est un bonheur de parcourir le monde sur les traces de Le Clézio. Il nous entraîne au coeur des paysages, dans la sensualité des couleurs, des senteurs. A travers son propre regard, nous sommes touchés par une sorte de grâce appelée ‘la communication’ : «Je n’ai jamais cherché que cela en écrivant : communiquer avec les autres » dit-il.

Sa profonde compréhension des peuples et des langues dans le monde ne l’éloigne cependant pas de la langue française.

« Pour moi qui suis un îlien, quelqu’un d’un bord de mer qui regarde passer les cargos, qui traîne les pieds sur les ports, comme un homme qui marche le long d’un boulevard et qui ne peut être ni d’un quartier ni d’une ville, mais de tous les quartiers et de toutes les villes, la langue française est mon seul pays, le seul lieu où j’habite. »

La vie nomade, volontaire ou non, n’est pas synonyme de déracinement. Ses racines, Le Clézio comprend qu’on les porte en soi-même.

Le Chercheur d’or

C’est un roman publié en 1985. Le Clézio s’inspire de la vie de son grand-père paternel, à l’île Maurice au dix-neuvième siècle. Il y intègre un grand rêve de chasse au trésor, lequel prend la forme d’un parcours initiatique, d’une sorte d’Odyssée.

Tout commence dans l’enfance d’Alexis, l’enfant dont le père est en grandes difficultés financières, dont la mère est malade, dont la soeur aînée, Laure, qu’il aime tendrement, mène une vie triste. La misère s’aggrave brusquement à la suite d’un ouragan. La maison est submergée par les flots. Puis le père meurt en laissant à Alexis pour tout héritage un espoir insensé: le plan du trésor d’un fameux corsaire. Alors Alexis partira « pour arrêter le rêve, pour que la vie commence. »

Au commencement du roman, c’est le paradis, la vie sauvage bercée par le bruit des vagues. L’écriture est sublime.

« Du plus loin que je me souvienne, j’ai entendu la mer. Mêlé au vent dans les aiguilles des filaos, au vent qui ne cesse pas, même lorsqu’on s’éloigne des rivages et qu’on s’avance à travers les champs de cannes, c’est ce bruit qui a bercé mon enfance. Je l’entends maintenant, au plus profond de moi, je l’emporte partout où je vais. Le bruit lent, inlassable, des vagues qui se brisent au loin sur la barrière de corail, et qui viennent mourir sur le sable de la Rivière Noire. Pas un jour sans que j’aille à la mer, pas une nuit sans que je m’éveille, le dos mouillé de sueur, assis dans mon lit de camp, écartant la moustiquaire et cherchant à percevoir la marée, inquiet, plein d’un désir que je ne comprends pas. Je pense à elle comme à une personne humaine, et dans l’obscurité, tous mes sens sont en éveil pour mieux l’entendre arriver, pour mieux la recevoir. Les vagues géantes bondissent par-dessus les récifs, s’écroulent dans le lagon, et le bruit fait vibrer la terre et l’air comme une chaudière. Je l’entends, elle bouge, elle respire. »

Porté par la sensualité qui l’unit aux éléments, Alexis fait corps avec la nature. Comme Ulysse, il fait un long voyage peuplé de rencontres tantôt merveilleuses, tantôt monstrueuses, qui contribuent à lui révéler la force et la pureté de son coeur.

Alexis obéit à la rigueur protectrice de son père dans un pays colonisé par les Blancs, où le racisme est ordinaire. Il se lie d’amitié, malgré tout, avec un enfant noir, Denis, un peu plus âgé que lui. Les interdictions paternelles ne l’empêchent pas de quitter la maison de bonne heure, pour suivre son ami Denis des journées entières, lorsque sa mère, cultivée, intelligente et douce, est trop malade pour lui faire la classe.

« Les leçons de Denis sont les plus belles. Il m’enseigne le ciel, la mer, les cavernes au pied des montagnes, les champs en friches où nous courons ensemble, cet été-là, entre les pyramides noires des murailles créoles. Parfois, nous partons dès l’aube, alors que les sommets des montagnes sont encore pris dans la brume, et que la mer basse, au loin, expose ses récifs. Nous passons à travers les plantations d’aloès, le long d’étroits chemins silencieux. Denis marche devant, je vois sa haute silhouette fine et souple qui avance comme en dansant. »

Plus loin, Alexis rencontre Ouma, la compagne des jours arides. Elle lui apprend à pêcher, à faire du feu, à aimer, à partir sans se retourner.

« Souple et rapide comme un animal, elle glisse entre les buissons, elle saute de roche en roche au fond de la vallée. Debout à côté du vieux tamarinier, je la vois un moment encore, escaladant le flanc de la colline, pareille à un cabri sauvage. Elle ne se retourne pas, ne s’arrête pas. Elle marche vers la montagne, vers le mont Lubin, elle disparaît dans l’ombre qui couvre les pentes de l’ouest. J’entends battre mon coeur, mes pensées bougent lentement. La solitude revient dans l’Anse aux Anglais, plus effrayante. Assis près de mon campement, tourné vers le couchant, je regarde les ombres qui avancent. Alors ces jours-là me conduisent plus loin encore dans mon rêve. Ce que je cherche m’apparaît chaque jour davantage, avec une force qui m’emplit de bonheur. Depuis le lever de soleil jusqu’à la nuit, je suis en marche à travers la vallée, cherchant les points de repère, les indices. La lumière éblouissante qui précède les pluies de l’hiver, les cris des oiseaux de mer, les rafales de vent du nord-ouest créent en moi une sorte d’ivresse. »

Mais dans l’enlacement de l’homme et de la nature, l’homme est gagnant dans l’harmonie, et perdant dans l’adversité. Il y a trop de difficultés, de misères, de guerres, de sauvagerie dans le parcours d’Alexis. La nature a le dernier mot que l’homme accueille, impuissant comme au premier jour à la dernière page.

« Il fait nuit à présent, j’entends jusqu’au fond de moi le bruit vivant de la mer qui arrive. »

C’est sur ces mots que se termine ‘Le chercheur d’or’.

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