2008_05_act_fr

Lancement mai 68 : dans les usines aussi

Mai 1968. Les étudiants construisent des barricades, la jeunesse secoue une vieille France trop coincée à son goût et, on l’oublie souvent, 13 millions de salariés cessent simultanément de travailler pour obtenir des augmentations de salaires et de meilleures conditions de travail. A La Rochelle, il n’y avait pas encore d’université, mais on y a aussi fait Mai 68, comme nous le raconte cet ancien outilleur. A l’époque, il avait 24 ans. Il répond à Florence Maître.

Eh bien, je m’appelle Michel, Michel Guitton et en 1968, j’étais le secrétaire du syndicat CGT chez ce qui s’appelait à l’époque Brissonneau et Lotz et qui s’appelle aujourd’hui Alsthom1. A l’époque, en 1968, nous devions être à peu près 1000… 1200 à 1300 salariés. Déjà, en 1968, nous avions mené une action syndicale autour du salaire, du pouvoir d’achat, en début d’année, en janvier février et 1968 est venu, par les informations au niveau du mouvement étudiant et nous nous sommes dit : « Tu vois, eux aussi veulent vivre mieux, dans un monde meilleur débarrassé de cette pression continuelle, etc. Nous nous sommes reconnus, je dirais, instinctivement. On n’avait pas une analyse très très poussée de l’ensemble des revendications étudiantes, mais on s’est reconnu instinctivement au travers de ces luttes et ces manifestations pour vivre mieux, donc on était très très éveillés.

Alors, ça a commencé quand ? Quand et comment ici à La Rochelle ?

Eh bien à La Rochelle, ça a été un mouvement assez rapide dans la métallurgie à partir, notamment, de la grande manifestation du 13 mai et donc ça a commencé, on va dire, dans la première quinzaine de mai et ça s’est poursuivi, tout au moins en ce qui nous concerne, jusque dans la première quinzaine de juin, parce que la métallurgie, qui était assez remuante socialement était, en quelques sortes, un peu punie, puisqu’on nous disait : « Il y a eu Grenelle2, point et il n’y aura rien de plus que Grenelle. » Et nous, nous étions orphelins de deux satisfactions qui n’avaient pas avancé. C’était la réduction du temps de travail, 48h par semaine d’horaire légal, c’est-à-dire qu’il y avait aussi les heures supplémentaires, ça faisait beaucoup de travail, et sur la retraite à 60 ans nous n’avions rien obtenu.

Vous l’avez dit, vous avez eu d’autres mouvements de grève, c’était un secteur très actif, mais il y avait quelque chose de particulier à ce moment-là, en 68…

Oui, c’était un mouvement plus vaste effectivement. Fort heureusement, il n’y a pas eu qu’Alsthom ! Nos camarades des chantiers navals étaient également très actifs ; de la chimie ; les fonctionnaires, etc. Les corps de métiers les plus divers se sont mis en grève : les marins ! Les marins, etc. Nous avions un port, à l’époque, beaucoup plus actif qu’aujourd’hui, un port de pêche mais aussi un port de commerce. Il y avait 400 dockers à La Rochelle, il y en a moins de 80, je crois maintenant. Donc tout ceci créé une ambiance très particulière, à la fois d’un calme assez exceptionnel compte-tenu du peu de circulation et, en même temps, avec des pics d’animation extraordinaires où on se retrouvait plus d’une dizaine de milliers place de Verdun. Mais donc, c’était une ville, La Rochelle, très animée et, à la fois, très silencieuse, quand les grands moments de rassemblements sociaux, etc. étaient passés. C’est vrai que la ville connaissait des calmes parfois assez extraordinaires par rapport à aujourd’hui.

Est-ce qu’il y avait des gens qui réagissaient mal à ces choses-là, qui venaient vous dire : « Vous feriez mieux d’aller travailler ! » ? Je ne sais pas, des choses comme ça. Est-ce que vous avez été confrontés à des situations comme ça ?

Bien sûr, comme partout. Par exemple, il y avait des piquets de grève de temps à autre qui pouvaient être agressés par des jets de pierre ou de boule de pétanque par, ce que nous appelions et qu’on appelle toujours aujourd’hui, des gens d’extrême-droite, bon. Ça n’a jamais été bien loin, mais il y a eu quelques petits moments comme ça un peu plus chauds. Il y a eu une manifestation anti-gréviste, de gens se revendiquant du gaullisme et qui s’étaient rassemblés à La Rochelle, place de Verdun, avec une manifestation plus symbolique qu’autre chose et que nous avions été voir par curiosité. Bon, il y a bien eu quelques noms d’oiseaux d’échangés mais pas grand-chose, pas grand-chose ; d’autant qu’on reconnaissait qui un commerçant de son quartier, qui quelqu’un… « tiens, ah ben je ne savais pas qu’il aurait été là ». Bon, ça n’avait pas été très méchant. Par contre, il y avait parfois beaucoup plus de tension liée à des questions du quotidien, par exemple, le carburant. C’était à la Bourse du Travail qu’on donnait des bons pour avoir de l’essence pour les gens qui en avaient le plus besoin et notamment, bien sûr, les gens du corps sanitaire, pour l’essentiel. C’était assez amusant, c’était assez amusant… c’était une sorte de… pouvoir, il ne faut pas dire ça parce que ce ne serait pas juste, on n’a jamais cherché à avoir un pouvoir particulier, mais de responsabilité de fournir un minimum à la société rochelaise, quoi ! C’était assez amusant de voir ça et puis, ma foi, l’ambiance dans l’ensemble a été quand même plutôt, je dirais, sereine. La Rochelle n’a pas connu d’événement grave. Elle a connu quelques mouvements un peu chauds mais pas d’événement grave.

Est-ce qu’on parlait… Est-ce que vous parliez entre vous des événements qui avaient lieu à Paris ? Je pense évidemment au mouvement étudiant.

C’est vrai qu’il y avait un certain décalage entre certaines revendications étudiantes, certains mots d’ordre, certains rassemblements comme à Charléty3 ou autre où on parlait d’autogestion, de gestion nouvelle, de choses comme ça, qui pour les salariés n’étaient pas automatiquement le plus urgent. La classe ouvrière dans sa masse a fait grève en 68 pour vivre mieux,  au niveau du casse-croûte, c’est-à-dire avoir d’avantage de sous, au niveau du temps de travail, de la retraite, etc. Donc on était taxés un peu « d’alimentaires » par un certain nombre de responsables du monde étudiant. Ils venaient nous voir à la porte des entreprises, voire distribuer des tracts en nous qualifiant « d’alimentaires » et qu’on ferait mieux de se préoccuper de l’autogestion ou de la cogestion que ce qu’on faisait. Alors, bon, il y avait des décalages. Ça nous faisait plutôt plaisir de voir la jeunesse se bouger et puis de faire en sorte qu’elle souhaitait de vivre mieux que nous-mêmes ou que nos parents avaient pu vivre. Ce qui s’est passé jusqu’à aujourd’hui, où malheureusement on a plutôt aujourd’hui un mouvement inverse.

Quel regard est-ce que vous portez sur la situation actuelle ? On voit les lycéens dans la rue ; on fait tout le temps référence à 68, etc. Bon, il n’y aura pas forcément d’autre mai 68, mais est-ce que vous sentez parfois des choses qui vous font penser effectivement à ce qui a précédé ce mouvement ?

Tout à fait. Nous sommes dans une situation où tous les ingrédients sont réunis pour que les couches sociales les plus larges se mettent en mouvement. En 68, nous avions un cumul de situations, je vous le disais tout à  l’heure : les bas salaires, les 48h, le travail horaire4 et non pas mensuel, etc. Bien. Aujourd’hui, il y a un certain nombre de situations, qui ne sont pas automatiquement les mêmes mais qui posent les mêmes jalons : la précarité, le sous-emploi, les bas-salaires ; les gens payés au SMIC5 sont quand même excessivement nombreux. Et le SMIC aujourd’hui, on ne peut quand même pas dire qu’on est nabab parce qu’on vit avec un SMIC. Il y a les reculs de la protection sociale qui, en ce moment, sont également un des thèmes forts, etc. Tout comme, avant 68, les ordonnances du général De Gaulle avaient mobilisé de façon extraordinaire sur la protection sociale. Quand on regarde tout ce qui se passe autour des banques, aujourd’hui, ça rajoute en crispation, en mécontentement voire en colère. Il y a vraiment aujourd’hui, oui, des éléments objectifs, comme l’on dit de façon savante, pour qu’il y ait un grand mouvement. J’entendais ce matin également à la radio que les salariés sans papiers, je dis bien les salariés sans papiers se mettent en grève. C’est extraordinaire, incroyable. Des gens dont l’objet est de survivre mais en se cachant puisqu’il ne faut pas qu’on sache, qui, d’un seul coup, viennent sur le devant de la scène sociale.  C’est extraordinaire de représentativité d’un trop-plein.

Précisions :

1.Alsthom  construit le TGV et l’AGV.

2.Grenelle : nom de la rue où se trouvait Ministère du Travail où des accords professionnels ont été négociés à l’époque. Ce mot signifie aujourd’hui une grande réunion autour d’un thème (ex : le Grenelle de l’environnement en 2007)

3.Charléty : nom de la banlieue parisienne

4.Travail horaire : avant 1968, les ouvriers étaient en majorité payés à l’heure de travail et donc à la journée. Le salaire mensuel pour les ouvriers est un acquis de Mai 68

5.SMIC : salaire minimum d’insertion interprofessionnel de croissance. C’est le salaire minimum en France. Indexé sur la croissance économique, c’est aussi un acquis de mai 68. Il correspond à un peu moins de 1000 € net aujourd’hui.

$Id: 2008_05_act_fr.htm 35 2021-02-12 12:17:35Z alistair $

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Scroll to Top