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Lire : Colette (1873-1954)

Gabrielle Sidonie Colette est née à Saint-Sauveur-en-Puisaye en Bourgogne. Colette est donc son nom de famille, non son prénom, même si Colette est aussi un prénom féminin.

Elevée à la campagne par des parents très unis, soucieux de son bien-être et de son épanouissement, elle aiguise un vif appétit sensoriel. Elle apprécie les saveurs -car sa mère est ù1bonne jardinière et bonne cuisinière$1-, elle apprécie les odeurs changeantes -du soir au matin, dans les bois dans les prés, au soleil ou sous la pluie-, elle apprécie les bêtes -des chats surtout- dont elle s’entourera toute sa vie. Lire Colette, c’est boire et manger, respirer, caresser.

Son appétit pour la vie la pousse à suivre, à vingt ans, ‘une étoile’ de la vie parisienne. Elle épouse un homme de lettres à la mode, Henri Gauthier-Villars, surnommé Willy. Sur le conseil de ce dernier, elle romance ses souvenirs d’enfance -la série des Claudine (1900-1903), avec Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage et Claudine s’en va. Or cet homme de lettres est aussi un homme d’affaires. Willy, calculant un meilleur rapport, publie sous son nom à lui. Puis l’homme d’affaires s’avère être un homme à femmes. Il la délaisse.

En 1906, le divorce rend à Gabrielle Sidonie sa liberté. C’est alors qu’elle devient mime, danseuse, actrice de music-hall. Elle part en tournée à travers le pays, faisant de nombreuses rencontres. Toutefois, les livres qu’elle publie entre 1908 et 1914 sont les fruits de réflexions sur l’abandon et la solitude, ce sont les Vrilles de la vigne (1908), la Vagabonde (1910), l’Entrave (1913).

Quand vient la Première Guerre mondiale Colette gagne sa vie en écrivant dans plusieurs journaux, le Matin, le Figaro, la Vie parisienne, de brillants articles, des chroniques et des critiques théâtrales.

La paix revenue, elle poursuit l’écriture de son oeuvre à la lecture de sa vie. Chéri (1920), le Blé en herbe (1923), la Naissance du jour (1928), la Chatte (1933),) explorent les tentations de l’existence. Les deux, la tentation et l’existence, ont de l’importance. Jusqu’où et comment convient-il de se laisser tenter sans risquer sa vie?

Si Colette a fait tomber très tôt les cadres de la bienséance pour se glisser dans les marges de la société, elle n’a pas cherché à se perdre. Elle s’est construite en regardant miroiter les multiples facettes de la vie. Au cours de ce vagabondage elle grandit. Elle est un guide romanesque dans les dédales de l’âme humaine.

Nommée membre de l’académie Goncourt en 1945, elle meurt en pleine gloire littéraire, le 3 avril 1954, à Paris. La France lui fait des funérailles nationales, reconnaissant l’ampleur de son travail d’écriture. Comme elle disait avec une pointe d’humour: “C’est une langue bien difficile que le français. A peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu’on commence à s’en apercevoir”.

Le pur et l’impur

“On s’apercevra peut-être un jour que c’est là mon meilleur livre”, écrit Colette à Maurice Goudeket, son troisième mari. Parions qu’elle est la mieux placée pour l’affirmer et faisons-nous un devoir de chercher à comprendre pourquoi elle le dit. Elle a une soixantaine d’années en 1932; c’est donc un livre de maturité.

Nous pénétrons dans des mondes parallèles, celui de l’opium, de l’alcool, des amours défendues. Il s’agit de la conception des relations humaines. Au bout du compte on se rend compte qu’il s’agit de l’amour de soi. Chacun s’efforce de se rendre aimable en faisant ce qu’il croit pour être aimé. Certains plongent dans un état second pour se déshiniber, ou provoquer la société, ou se consoler. Or tout au long du livre Colette montre que ces états seconds ne valent pas un comportement naturel, quel qu’il soit, instinctif, authentique. En ce qui la concerne, elle admet bien des aspects de la nature humaine et en exhalte les beautés. C’est le côté pur. Pour mieux le faire ressortir elle montre que ce côté est indispensable, aussi, dans le soi-disant côté impur.

Pour entrer dans le livre, on pousse la porte d’une fumerie d’opium, à Paris. C’est un monde clandestin, mais si peu puisque Colette y croise, sans surprise, un confrère journaliste et romancier. Elle y rencontre Madame… Charlotte. Une pseudo marginalité, un faux nom, un paradis artificiel.

Le défoulement clandestin de Charlotte dans la fumerie d’opium n’est pas une plénitude. Les deux femmes discutent. On comprend qu’il y a en Charlotte un manque. Suite à une déception, elle s’est murée en elle-même. Elle ne s’abandonne plus à personne corps et âme. Elle refuse de sortir de cette réclusion sentimentale mais elle y aspire véritablement.

– Madame Charlotte, ce qui vous manque… “véritablement”… est-ce que vous le cherchez?

Elle sourit, la tête renversée, montrant dans la lumière confuse le dessous de son joli nez court, son menton un peu gras, un arc de dents sans brèches:

– Je ne suis pas si naïve, Madame, ni si dévergondée. Ce qui me manque, je m’en passe, et voilà tout; ne m’en faites pas un mérite, non… mais une chose qu’on connaît bien pour l’avoir possédée, on n’en est jamais tout à fait privé.

Pour pénétrer dans ce livre, Colette nous offre la clé de sa propre expérience.

“Je m’embarque, quand je pense à Charlotte, sur un souvenir de nuits que ni le sommeil, ni la certitude n’ont couronnées. La figure voilée d’une femme fine, désabusée, savante en tromperies, en délicatesse, convient au seuil de ce livre qui tristement parlera du plaisir.”

‘Les paradis artificiels’ sont de mauvaises idées que l’on se fait sur la sensualité épanouie. Ce n’est pas une question de morale institutionnelle. Le pur plaisir est comme un instinct primaire infaillible. L’attrait de “ces plaisirs qu’on nomme, à la légère, physiques” -le mot est de Colette- est inexorable.

“En ce mot, l’Inexorable, je rassemble le faisceau de forces auquel nous n’avons su donner que le nom de ‘sens’. Les sens? Pourquoi pas le sens? Ce serait pudique, et suffisant. Le sens : cinq autres sous-sens s’aventurent loin de lui, qui les rappelle d’une secousse, -ainsi des rubans légers et urticants, mi-herbes, mi-bras délégués par une créature sous-marine…”

Sens, seigneurs intraitables, ignorants comme les princes d’autrefois qui n’apprenaient que l’indispensable : dissimuler, haïr, commander… C’est vous pourtant que Charlotte, couchée sous la paisible nuit assagie par l’opium, tenait en échec, assignant des limites arbitraires à votre empire; mais qui donc, ù2fût-ce Charlotte$2, peut fixer vos instables frontières?…

A travers les figures de l’alcool, du donjuanisme, de l’homosexualité, ce n’est pas un livre qui tranche entre le bien et le mal, ni même entre le bon et le mauvais -on y croise un Don Juan misogyne. C’est une musique qui maintient notre conscience en éveil pour éviter qu’elle ne s’endorme sur ù3des jugements à l’emporte-pièce$3.

“…le tremblement bref, l’u plaintif, l’r de glace limpide. Il n’éveillait rien en moi, sauf le besoin d’entendre encore sa résonnance unique, son écho de goutte qui sourd, se détache et rejoint une eau invisible. Le mot “pur” ne m’a pas découvert son sens intelligible.”

nnnn1
bonne jardinière et bonne cuisinière – On s’autorise la suppression de l’article (une) avec le verbe ‘être’, mais on aurait aussi pu le mettre – sa mère est une bonne jardinière.

nnnn2
fût-ce Charlotte – c’est l’imparfait du subjonctif du verbe être qui signifie ‘même’.

nnnn3
des jugements à l’emporte-pièce – un emporte-pièce est un petit moule à gâteau. Il comporte seulement le tour du moule que l’on pose sur la pâte pour la découper comme la forme du moule, en coeur ou parfois avec la forme d’un animal, un lapin, un poisson.

$Id: 2008_05_cul_fr.htm 35 2021-02-12 12:17:35Z alistair $

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