2008_06_cul_fr

Lire : Nathalie Sarraute

Nathalie Sarraute est née en 1900 en Russie près de Moscou, dans une famille juive, cultivée, fortunée. Enfant, elle vit à Paris, puis elle reçoit une éducation cosmopolite. Elle étudie l’anglais et l’histoire en Angleterre à Oxford, la sociologie à Berlin, le droit à Paris. Son projet est de devenir juriste international. En même temps, elle écrit.

Nathalie Sarraute aime la littérature du XXe siècle, et particulièrement Marcel Proust, James Joyce, Virginia Woolf. Ces écrivains ont abandonné l’écriture traditionnelle. Ils ne présentent plus des romans avec des personnages, des aventures, comme Balzac ou Alexandre Dumas, Victor Hugo. Ils s’intéressent aux mécanismes de la pensée, aux sensations, aux impressions qui poussent les individus à réagir. Cet ‘impressionnisme’ littéraire apparaît en 1932 dans un recueil de textes de Sarraute, Tropismes, publié en 1939, republié dans son texte définitif en 1957.

Nathalie Sarraute définit les tropismes comme « des mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de la conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu’il est possible de définir ».

En 1941 la situation politique pendant la seconde guerre mondiale oblige Sarraute à abandonner sa carrière juridique. Juive, elle est radiée du barreau de Paris à la suite des lois anti-juives. A partir de ce moment-là elle se consacre entièrement à la littérature.

Sarraute est devenue avec la republication de Tropisme ‘une légende’, comme on dit maintenant, à soixante ans ‘seulement’ (dirait-on maintenant…), et elle l’est restée jusqu’à la fin de sa vie presque centenaire. Elle a écrit son dernier livre ‘Ouvrez’ en 1997. Elle est morte en 1999.

Elle nous laisse une vingtaine d’ouvrages dont : Tropismes 1939 (recueil de textes), Le Planétarium 1959 (roman), « disent les imbéciles » 1976 (roman), Pour un oui ou pour un non 1982 (théâtre), Enfance 1983 (autobiographie).

Pour un oui ou pour un non

‘Pour un oui ou pour un non’ est le titre de la pièce de théâtre. C’est une expression qui signifie ‘sans bonne raison’, ‘sous n’importe quel prétexte futile’. Par exemple, quelqu’un d’inconstant change d’avis pour un oui ou pour un non. Dans cette pièce il est question de deux bons amis qui se disputent sans motif apparent. Et pourtant, il y a bien un motif réel, profond. En effet, les gens s’expriment d’une certaine manière, en apparence, mais ils ressentent les choses différemment.

C’est un comportement général. Pour montrer cela, Nathalie Sarraute nomme les deux principaux protagonistes, H1, H2, c’est-à-dire Homme 1 et Homme 2. Simplement des hommes, qui parlent avec des mots simples. La pièce commence ainsi:

H1 : Ecoute, je voulais te demander… C’est un peu pour ça que je suis venu…je voudrais savoir… Que s’est-il passé? Qu’est-ce que tu as contre moi?
H2 : Mais rien…Pourquoi?
H1 : Oh, je ne sais pas… Il me semble que tu t’éloignes… tu ne me fais jamais signe… il faut toujours que ce soit moi…

On a d’abord l’idée d’un franc-parler entre ces amis de longue date. Or, c’est loin d’être le cas. H2 finit par reconnaître qu’il reproche quelque chose à H1

H2 : Eh bien… tu m’as dit il y a quelque temps… tu m’as dit… quand je me suis vanté de je ne sais plus quel succès… oui… dérisoire… quand je t’en ai parlé… tu m’as dit: "C’est bien… ça…"
H1 : Répète-le, je t’en prie… j’ai dû mal entendre.
H2, prenant courage : Tu m’as dit: "C’est bien… ça…" Juste avec ce suspens… cet accent…

Et tout est amorcé. La réflexion "c’est bien, ça" est anodine, car on dit facilement cela sans y penser.

H1 : Ecoute, dis-moi si je rêve… si je me trompe… Tu m’aurais fait part d’une réussite… quelle réussite d’ailleurs…
H2 : Oh peu importe… une réussite quelconque…
H1 : Et alors je t’aurais dit: "C’est bien, ça?"
H2, soupire : Pas tout à fait ainsi… il y avait entre "C’est bien" et "ça" un intervalle plus grand: "C’est biiien… ça…" Un accent mis sur "bien"… un étirement: "biiien…" et un suspens avant que "ça" arrive… ce n’est pas sans importance.

Le sens des mots est dans l’intention avec laquelle ils sont prononcés. Prononcé avec mépris -ce qui est le cas d’après H2- le compliment devient un désaveu. Dans la pièce de théâtre, ces mots prennent une dimension dramatique. On comprend que les deux amis n’ont pas les mêmes valeurs. H1 est pragmatique, sûr de lui, de sa vie, de sa femme et de sa réussite sociale. H2 est aussi sûr de lui mais dans le genre poète, marginal, rêveur, peut-être idéaliste. Sa sensibilité le pousse à déceler, sous l’apparence d’une amitié partagée, une faille fatale: la condescendance de H1, un mépris assassin.

Sarraute repère les « innombrables petits crimes » que commettent les gens, en paroles dévastatrices dissimulées sous des formules polies. Toutefois, elle ne fait pas que se concentrer sur les mots. "Pour un oui ou pour un nom" met aussi en scène deux autres personnages, les voisins H3 et F (sa femme). Ils représentent les autres, le poids des autres, le catalogue officiel de la bienséance, ceux qui font ou votre bonne ou votre mauvaise réputation. Si on leur demande leur avis, les autres refuseront aux deux amis le droit de rompre… pour si peu. H1 et H2 savent bien ce que répondront "les jurés":

H1 : Oui, aucun doute possible, aucune hésitation: déboutés tous les deux.
H2 : "Et même, qu’ils y prennent garde… qu’ils fassent très attention. On sait quelles peines encourent ceux qui ont l’outrecuidance de se permettre ainsi, sans raison… Ils seront signalés… on ne s’en approchera qu’avec prudence, avec la plus extrême méfiance… Chacun saura de quoi ils sont capables, de quoi ils peuvent se rendre coupables: ils peuvent rompre pour un oui ou pour un non."

Un silence

H2 : Oui ou non?…
H1 : Ce n’est pourtant pas la même chose…
H2 : En effet: Oui. Ou non.
H1 : Oui.
H2 : Non!

Cette pièce est profonde bien qu’elle soit très courte (30 pages). Elle est drôle aussi, d’un humour douloureux.

 

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