2008_07_act_fr

Pêcheurs

La pêche française est en crise. Alors que la consommation de poissons et autres produits de la mer augmente, en France, le métier va mal et les pêcheurs professionnels n’arrivent plus à vivre de leur métier. Les quotas de pêche fixés par l’union européenne et la hausse du prix du pétrole rendent leur situation de plus en plus difficile. Delphine Martin:

Vincent est pêcheur au Tréport, en Normandie. A 32 ans, il est propriétaire de son bateau et emploie 6 marins. Dans sa famille, on est marin – pêcheur de père en fils depuis 4 générations. Il a commencé le métier à l’âge de 17 ans, par passion, par amour d’une certaine liberté. Aujourd’hui, il l’avoue dans un demi-sourire plein d’amertume, Vincent a perdu ses illusions.

J’ai vu que, comment dirais-je, dans les années 90, c’était joli,quoi, avec un regard d’enfant on va dire, et puis, en vieillissant, je me rends compte que c’est de plus en plus stressant et je sais pas si j’ai fait le bon choix. Je pense que je fais un très beau métier mais je pense que toutes les contraintes à côté sont… je sais pas si ça en vaut la peine. Je pense que ça mal epuis grosso modo 2000. Je pense que ça a vraiment commencé à s’accélérer en 2000. En 2000, ils ont commencé à nous imposer de plus en plus de choses avec Bruxelles. De toute façon pour nous l’Europe… l’Europe, c’est… on va pas dire que c’est une catastrophe parce que ça a certains bons cotés, mais tant que ça sera l’Europe qui gèrera tous les pays de la pêche, je pense que, pour l’agriculture, c’est pareil, ce sera une catastrophe. Parce qu’ils font n’importe quoi, ils connaissent rien du tout. Les commissaires européens c’est des rêveurs, c’est des rêveurs ! Ils se rendent compte de rien hein. Ils sont pas à leur place c’est tout. Ils sont payés pour avoir des idées mais le problème, c’est qu’ils n’ont pas de bonnes idées. C’est du n’importe quoi.

Alors ce matin, Vincent n’ira pas en mer. Il a laissé son bateau au port pour manifester avec ses collègues devant la raffinerie Total du Havre. Ensemble, ils dénoncent la hausse du prix du pétrole qui les empêche de travailler. En 2004, le fioul représentait 15 % du chiffre d’affaires moyen d’un pêcheur ; il y a 6 mois, c’était autour de 30 % ; aujourd’hui, c’est 55%. Les pêcheurs réclament donc un gazole à 40 centimes le litre. Ils dénoncent aussi une politique de quotas de plus en plus restrictive fixée par l’Union européenne car les ressources naturelles sont en baisse. Et cette politique, ces quotas, Vincent ne les accepte pas.

Ce qu’on aimerait c’est travailler tout simplement, voilà. Alors qu’ils nous donnent des aides pour le gazole, c’est très bien, on ne va pas cracher dans la soupe, mais ce qui serait bien aussi, c’est qu’ils nous donnent le droit de pêcher, ça serait pas mal.

Alors il vient d’où ce poisson qu’on consomme ?

C’est du poisson d’import, mais en fait quand on parle de poisson hollandais ou là sur les façades de la Manche ou de la mer du Nord, c’est pas du poisson étranger, c’est du poisson français parce qu’ils viennent le pêcher sur nos côtés. Nous on a plus le droit de le pêcher chez nous, ben c’est les étrangers qui viennent le pêcher chez nous tout simplement. Les Hollandais, les Irlandais.

Et pourquoi eux n’ont plus de quotas ?

Parce que leurs pays les défendent, leur pays défendent leur pêche ! Nous on défend le vin mais on oublie de défendre notre pêche, sachant que la France quand même c’est le pays qui a le plus de façades, face à la mer alors que des pays comme, je ne sais pas, la Hollande ils ont très peu ; mais leur pays les défend bec et ongle et c’est eux qui ont le plus de droits de pêches avec la Norvège etc.

Pour compenser, la France subventionne. Ainsi, l’Etat a accordé une aide de 15 millions d’euros pour les pêcheurs de cabillauds et en janvier, le gouvernement a annoncé un plan de 310 millions d’euros, sur trois ans pour faire face au coût de l’énergie.

Au-delà des chiffres, beaucoup d’analystes estiment que le problème de la pêche française est surtout structurel et que des subventions ne le règleront pas. Premier problème, les bateaux français sont trop petits. Trois sur cinq font moins de 10 mètres. Comme les ressources se trouvent de plus en plus loin des côtes, les petits bateaux ne peuvent pas rentabiliser le déplacement. Deuxième problème : la flotte française est, historiquement, surtout composée de chalutiers, très gourmands en carburant car ils traînent de long en large de très lourds filets.

Mari et père de deux enfants, Vincent sort en mer le dimanche soir et rentre au port le vendredi après-midi, soit 100 à 110 heures de travail par semaine. Un rythme peu commun au pays des 35 heures qui provoque parfois l’incompréhension.

Vous savez quand ils ont instauré le régime des 35 heures à terre, les gens ont tendance à vous prendre pour un fou, quand même, hein. Vous vous rendez compte que moi les 35 heures le mardi matin, je les ai atteintes, donc, on se demande ce qu’on fait des fois, on se demande si on n’a pas un peu tort de faire ce qu’on fait. On se demande si on n’est pas fou, de toute façon. J’ai déjà envisagé d’arrêter mais bon, c’est ce que je sais faire et que faire d’autre ?

La crise, elle est nationale voire mondiale, que faire d’autre ? Et puis bon, vous savez, quand on fait un métier comme ça, c’est pas évident de se reconvertir. Quand on a un rythme comme on a, à raison de, à peu près, 4 000 heures de travail par an, du jour au lendemain, on vous dit vous allez travailler 1500 heures ou je ne sais quoi, c’est inconcevable ! On peut pas, on peut pas. Je l’ai déjà envisagé mais je l’ai jamais imaginé, vous comprenez ce que je veux dire ? Envisagé mais pas imaginé, parce que bon, j’espère que je n’aurai jamais à le faire ;

Est-ce que vous avez le sentiment que, là vous êtes le dernier dans votre famille par exemple ?

J’en suis même persuadé ! Je suis non seulement le dernier dans ma famille mais bon, j’appartiens à un port dans la baie de Somme, c’est Saint Valéry-sur-Somme, dans lequel il y avait je sais pas combien de marins, il y a encore 50 ans de cela. Le port était très prospère, il y avait beaucoup de marins et je peux vous dire que je suis le dernier patron pêcheur de Saint Valéry-sur-Somme donc c’est bel et bien une espère en voie d’extinction.

Cet abandon, ce pas vers la reconversion, David Trouvay l’a franchit il y a peu de temps. Depuis l’enfance, ce Normand a pourtant toujours voulu être marin. Un choix que sa famille a eu du mal à comprendre, lui qui n’était même pas fils de pêcheur.

Il n’y a que moi qui ai voulu être pêcheur, dans ma famille, sauf mes oncles que j’ai pas connus qui sont tous morts à la mer et quand j’ai dit ça à ma grand mère, ben, mes parents aussi, ils ont eu du mal à accepter, c’est un métier très très dur.

Après 20 ans de pêche à trois sur un bateau, les difficultés ont pris de plus en plus de place : les mauvaises conditions météo, les trajets qui s’allongent pour trouver du poisson, l’argent qui se fait rare

Au début on gagnait notre vie, puis à la fin on gagnait notre vie mais grâce à nos femmes.

C’est grâce à un ami qu’il trouve une place de poissonnier dans une grande surface. Changement de décor.

“Bonjour monsieur, un p’tit lieu jaune pour ce soir ? ”

C’est sûr, au début, quand je suis arrivé à Auchan, ça été très dur pendant trois mois. La mer me manquait énormément, puis là je voyais des gens à la place des mouettes et des embruns. Ça, ça a été très dur pour moi !

Aujourd’hui David ne regrette pas son choix mais le vent du large lui manque. D’ailleurs, quand il veut dire “arrêter la pêche” il dit “décrocher” comme s’il parlait d’une drogue.

C’est-à-dire que c’est très dur de quitter la mer. Tous les matins ou tous les après-midis, quand je ne travaille pas, avec mon chien, ben il n’ y a pas une journée qu’on va voir la mer assis sur le bord de la falaise, à regarder les pêcheurs avec mon petit toutou à côté de moi. Voilà, on ira à la pêche, en plaisancier.

“Voilà madame, au revoir, bonne soirée à vous.”

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