2009_01_act_fr

Comme une lettre à la poste

En décembre dernier, le président français Nicolas Sarkozy annonçait le changement de statut de la Poste : cet établissement public va devenir une société anonyme et ouvrir son capital. La décision est très mal accueillie par les salariés et certains clients qui craignent une privatisation de l’entreprise. En France, la Poste a le monopole de l’émission du timbre depuis 1849 ; c’est LE symbole des services publics à la Française, à l’image du facteur. Reportage de Florence Maître.

Tous les matins, du lundi au samedi, Marylène enfourche son vélo, quelle que soit la météo, pour aller déposer le courrier dans les boîtes aux lettres. Nous sommes à Saint Jean d’Angély, commune de 8 300 habitants, à l’est de La Rochelle.

-Bonjour Madame !
-Bonjour Madame !
-Entrez. Et tu me donnes mon courrier quand même !
-Ah ben tant qu’à faire oui ! N’est-ce pas ? Voilà Madame !

On entre chez Marie-Ange, une retraitée qui vit seule. Sur la table, le café et de délicieux petits gâteaux. La factrice était attendue !

-Ah ben, je le vois passer alors je sais à peu près ses heures. Alors ma foi, bon ben je dis : « Tiens, elle passe » alors il y a un petit « Coucou ! » à la porte.
-Ouais, même si on se voit pas, on se parle…
-Même si on se voit pas, je dis : « Coucou ! Merci. ». Bon ben. J’ai eu un grave accident il y a 15 ans donc j’ai été 125 jours à l’hôpital. Les facteurs et les factrices, très sympas : je pouvais pas marcher, ils rentraient mon courrier, ils me le mettaient sur mon canapé, aussi bien le facteur, les colis et tout. Et quand j’avais une lettre à mettre à la Poste, je mettais une pince à linge à la boîte aux lettres et ils rentraient prendre mon courrieret tout et très sympa ! Et puis, j’ai une factrice, je vais la garder le plus longtemps possible parce qu’elle est sympa. On leur demande un service, ils sont toujours là, puis sympathiques, alors… Je sais les remercier tous les ans quand même !

On appelle cela les étrennes. C’est une petite somme d’argent que remettent chaque année les particuliers au facteur contre un calendrier, pour les services rendus. Sur sa tournée, Marylène sait bien dans quelles maisons on la guette. Et d’ailleurs, c’est ce qu’elle aime dans son travail.

-Alors certaines, il faut donner un petit coup de sonnette, comme ça ils savent que le facteur est passé et qu’ils ont du courrier. D’autres euh… Madame Bertrand, en haut, faut… je sonne et j’attends qu’elle vienne. C’est des gens qui ne voient personne de la journée, donc ils aiment bien discuter, tout simplement, avoir un petit lien, quoi !
-Quand vous avez commencé ce travail, vous vous doutiez qu’il y avait tout ce côté-là ?
-Ah mais j’espérais, même, qu’il y ait ce côté-là. Parce qu’avant, je faisais du guichet, c’est pas les mêmes rapports. Là, c’est beaucoup plus convivial. C’est vrai que… On apporte un service tous les jours aux gens… Ouais non, et puis ça dépend des caractères aussi, un petit sourire, un petit bonjour, c’est quand même plus sympathique, quoi. J’aime beaucoup mon travail, donc, non, c’est un plaisir. Si je voyais que des boîtes aux lettres, c’est vrai que c’est pas très… On se sent pas valorisé. Que là, on sait qu’on fait, on apporte quelque chose aux gens donc c’est beaucoup plus valorisant que simplement de mettre du courrier dans les boîtes. J’ai fait du centre-ville, c’est les magasins, c’est très agréable aussi. Là, j’ai plus une tournée avec des personnes âgées, donc les petites mamies les petits papis, ils attendent beaucoup plus. C’est beaucoup plus affectueux comme rapport. Enfin bon, là aussi, ça dépend des gens. Il y a des gens qui recherchent pas ça. Moi, je m’attache beaucoup quand même.

Dans « Bienvenue chez les Ch’tis », le film qui a connu le plus grand succès de toute l’histoire du cinéma français, Antoine est un facteur qu’on invite un peu trop souvent à boire un verre. Une autre employée de la Poste tente de le défendre devant son chef.

-Il sait pas dire non. Mais vous savez comment ça se passe. Vous allez chez les gens, ils sont contents de vous voir, vous leur apportez du courrier : « Tiens, tu prendras bien un petit verre Antoine ! » Puis de fil en aiguille…
-De fil en aiguille il se bat devant la Poste en tenue de postier et ça c’est intolérable. Il sait peut-être pas dire non, mais je sais dire stop.
-Un blâme, c’est peut-être beaucoup, Monsieur le directeur.
-Enfin, vous n’allez quand même pas prendre sa défense, Annabelle ?
-Ah non, je prends pas sa défense, hein !

Pour empêcher Antoine de boire, le chef décide de le suivre sur sa tournée.

-Tiens, ça va Biloute !
-Bonjour Monsieur Mayeux !
-Bonjour, Philippe Abram, je suis le directeur de la Poste de Berk.
-Ah ben c’est gentil de venir dire bonjour. Entrez deux minutes.
-Popopopop ! Non merci Monsieur Mayeux, c’est bien gentil, mais on va y aller, il est un petit peu tôt pour l’apéritif.
-Vous voulez même pas prendre un ch’tiot* (petit) café ?
-Ah, un café, là, c’est différent ! C’est pas de refus, allez !

Et bien sûr, de maison en maison, la tournée se termine par une belle cuite, du facteur et du patron !

-Ouais mais là, maintenant, il faut arrêter, maintenant ! Il faut boire avec modération ! Qu’est-ce qu’on dit, Antoine ?
-Merci.
-Non, on dit non !
-Non merci.
-Voilà !

Alors, bien sûr, « Bienvenue chez les Ch’tis », c’est du cinéma. Mais selon notre factrice, Marylène, et Gaëlle qui a aussi fait ce travail, la vérité n’est pas si loin.

-Là, je pense que c’est pas une caricature, non ! Tous les facteurs ne boivent pas, il faut bien se dire ça mais la bonne humeur du facteur, je pense qu’elle est bien représentée, le côté sociable, et tout ça, ouais, impeccable !
-Et chez nous, c’est le Pineau. C’est pas… Mais oui, je… Oui ! Mais bon, juste un verre, parce qu’après, on n’a pas le droit.
-Quand on est une femme factrice, on nous offre le café, peut-être que les hommes, on leur offre autre chose ! C’est vrai qu’on leur propose plus…
-Un homme l’apéritif, mais une femme on va pas offrir de l’apéritif ou alors au moment de manger ou de souper. « Bon ben tu bois l’apéritif ». Euh, bon ben c’est…
-Vous n’avez jamais vu des collègues revenir un petit peu éméchés de tournée ?
-Plus maintenant. Plus chez les anciens, mais maintenant, les jeunes… Puis et nos points** ! C’est vrai, si on se fait arrêter en plus ! On y pense plus ça.

Norbert Bertrand écrit des livres aujourd’hui. Il s’inspire notamment de son vécu professionnel : 42 ans passés à La Poste. A l’époque, entrer aux PTT, c’était une vraie promotion sociale dans les campagnes.

-Moi, à mon époque, c’était quand même peu de temps, 10 ans après la guerre, on commençait à travailler beaucoup plus tôt. Une fois que j’ai eu le bac, j’avais trouvé un boulot d’éducateur qui me plaisait pas du tout. J’ai passé un concours à la Poste ; j’avais un peu oublié le concours quand j’ai appris que j’étais reçu. Et puis après j’ai attendu quelque mois, parce qu’à l’époque, pour aller à Paris… On allait tous à Paris, pratiquement, à 90%, c’était… Alors là, on galérait, hein ! Tout jeune, à Paris avec un salaire de misère, il fallait se loger et vraiment, les mois étaient difficiles. Je me souviens. Enfin, ça m’a permis de partir au service militaire à 20ans déjà titulaire de la Poste. J’avais un boulot de titulaire, donc j’avais, finalement, un boulot assuré jusqu’à l’âge de la retraite. Enfin, dans les campagnes : « Ah ! Il a une bonne situation. ». Alors,on entendait des réflexions qui m’ont toujours mis en colère par exemple : « Il va être à la Poste, il va être tranquille, il va pas trop travailler ». En gros, c’était ça : « Petit Travail Tranquille*** » ça nous courait dessus alors qu’en fait, à la Poste, comme dans toutes les entreprises, il y a des gens qui bossaient et il y a des gens qui foutaient rien, c’est clair !

La Poste, c’est aussi le bureau de Poste, qu’on trouvait même dans le plus petit village, avec ses guichets, ses téléphones et ses files d’attente. Avec une autre réputation que celle du facteur.

-Ah oui, complètement différent. D’ailleurs, les guichetiers, c’étaient les gens hargneux, derrière leur guichet, avec des files d’attente, etc. Les humoristes aimaient bien ça, la demoiselle… Fernand Raynaud, par exemple, avait caricaturé la Poste violemment avec des demoiselles aigries : « Qu’est-ce que c’est ? », etc. Bon. Et en fait, on se sentait moins bien, je pense au guichet que facteur.

-****Bonjour Madame. C’est bien à vous qu’il faut s’adresser pour téléphoner dans le bureau de poste ?
-Qu’est-ce que vous voulez ?
-Je voudrais téléphoner. Je voudrais le 22 à Asnières.

Aujourd’hui, la Poste est une entreprise en plein changement. Quand Norbert Bertrand discute avec ses anciens collègues, ceux qui travaillent encore à la Poste, il ne reconnaît plus vraiment son employeur.

-Ça, c’est clair de moins en moins. D’abord, il y a plus ces histoires. Nous on était fonctionnaires : concours. Bon, il y avait des avantages énormes, c’est-à-dire qu’on avait la sécurité de l’emploi, mais ça nous obligeait, par exemple, à aller à Paris, etc. Maintenant, quelqu’un (ça, c’est certainement pas un mal mais enfin) quelqu’un peut faire carrière à la Poste en restant chez lui. S’il habite La Rochelle, il va se présenter à La Rochelle. Il peut rentrer, il y a de l’emploi. Ça commence par des CDD, après, des CDI, mais nous, nous, on était sur concours, c’est-à-dire qu’on était titularisés, on pouvait plus nous mettre à la porte. C’était quand même un drôle d’avantage. Du fait que le personnel est beaucoup moins fixe, je dirais, beaucoup moins stable, il y a plus cet esprit de corps qu’il y avait. Parce qu’avant, bon on se connaissait, on travaillait ensemble. Il y a des facteurs qui pouvaient travailler avec un autre facteur pendant 15 ans, 20 ans, avec le… C’était toujours le même voisin à côté, etc. ça créé des liens, quand même ! Donc à mon avis, ça, c’est en voie de disparition.

Plus de machine, moins de guichets. Pour les uns, c’est moins d’attente ; pour les autres, moins d’humain. Les dirigeants de la Poste, eux, n’ont qu’une idée en tête: l’ouverture à la concurrence européenne, en 2011. Que la Poste conserve son statut public ou qu’elle passe, en partie, sous capitaux privés, elle devra faire face à l’arrivée de gros concurrents, comme Deutsche Telekom, sur le marché français.

Précisions :

*Ch’tiot signifie petit dans le Nord e la France, où a été tourné « Bienvenue chez les Ch’tis »

**Points enlevés sur le permis de conduire à chaque infraction au code la route

*** Petit Travail Tranquille, ça fait PTT, Postes Télégraphes et Télécommunications, l’ancien nom de la Poste

****Sketch très célèbre de Fernand Raynaud sur la Poste dans les années 60: le 22 à Asnières

$Id: 2009_01_act_fr.htm 35 2021-02-12 12:17:35Z alistair $

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