2009_03_act_fr

Script reportage : Les bouquinistes

Ils font partis de la légende de Paris. Les 217 bouquinistes étendent leurs 900 boîtes sur les 11 quais de la Capitale, ce qui représente 3 kilomètres de promenade. Les badauds passent à leurs côtés, fouinent dans leurs célèbrent boîtes vertes, achètent ça et là un livre, une affiche, une gravure ancienne. Mais qui sont ces hommes et ces femmes qui affrontent le vent, le froid et la pluie ? L’hiver est là, mais ils sont toujours au rendez-vous. Entrez dans la plus grande librairie à ciel ouvert.

Ce jour là Paris est encore en hiver, sous la neige et le froid.

Malgré les températures glaciales, les bords de Seine sont animés.

– Voilà Mademoiselle.

– Merci beaucoup. Je vous dois 20 euros ?

– Et ben, 10 et 10… 20 tout simplement !

-C’est parfait.

Clara, Marie et Francis sont bouquinistes. Leurs boutiques, ce sont de grandes boites vertes qu’ils laissent en permanence sur les parapets des quais. A l’intérieur, il y a des centaines de livres, de gravures et d’affiches anciennes destinés à attirer les chalands. Jean-Pierre est de ceux-là :

– De voir les bouquinistes, c’est un but promenade. Là, aujourd’hui, j’ai acheté un bouquin, ouais, ouais. Je pars avec un petit peu… pas d’idée préconçue mais parfois des titres dans la tête et là j’en ai trouvé un donc je suis content.

– Quelle vision vous avez du métier de bouquiniste ?

– Je ne connais pas bien ce milieu. Je ne sais pas. Est-ce que ce sont des libraires, j’ai toujours du mal à imaginer qu’ils ne font que ça. Est-ce qu’ils sont là et qu’ils ont par ailleurs un autre fond de commerce… je sais pas, je sais pas.

Le métier de bouquiniste intrigue et est entouré de mystères. Quai de la Tournelle, assise sur sa chaise pliante, un bouquin à la main, Clara attend les clients. Son fils était bouquiniste mais s’est éloigné de Paris pour poursuivre ses études. Clara a alors voulu reprendre le flambeau…. Et ça fait 26 ans que ça dure.Pour elle, on ne s’improvise pas bouquiniste !

– Il faut avoir quand même des connaissances littéraires, moi je pense, avoir beaucoup lu, connaître l’histoire. Je vois il y a des remplaçants, ils sont nuls. Moi j’ai jamais eu de remplaçant… ça m’est arrivé une fois mais y’avait un tel fouillis dans mes boîtes que jamais plus j’ai recommencé. La personne, j’aimais beaucoup mais il connaissait rien… Oh, c’était monstrueux. Y’a quand même un rangement à faire, voyez. On ne peut pas mélanger et l’histoire de la première Guerre Mondiale avec des livres d’enfants ou de la littérature hein !

Ce qui plait à Clara, c’est la liberté qui entoure ce métier.

– On ne pousse pas une porte, ici c’est libre. Voyez on se promène, on regarde, on n’est pas obligé d’acheter. Mais quand vous entrez dans un magasin, la démarche est quand même différente. Ici il y a une grande liberté. Puis les gens quelques fois repèrent un livre… ils reviennent. Ils n’achètent pas dans l’immédiat. C’est curieux hein. C’est un autre commerce le métier de bouquiniste, c’est différent.

En remontant vers l’Institut du monde arabe, toujours sur le Quai de la Tournelle se trouve Marie. Elle a longtemps fréquenté les bouquinistes avant de sauter le pas il y a dix ans et d’en devenir une elle-même.

Comme sa voisine Clara, elle trouve ce métier très spécifique.

– C’est pas un métier à part mais c’est un état d’esprit. C’est… c’est quelque chose qui n’est pas vraiment quantifiable. C’est pas comme une librairie, où y’a une stratégie de vente et tout ça, ça peut pas s’appliquer aux bouquinistes. Un bouquiniste il fait en général ce qu’il aime en tant que lecture, gravure, ou autres, ou vieux papiers quoi. Donc c’est selon l’humeur du jour, voilà !

Ce qu’aime Francis, c’est les bandes dessinées. Quai des Grands Augustins, en face de la Fontaine Saint-Michel, ses 4 boîtes débordent de BD en tous genres. Question organisation, rien n’est laissé au hasard.

– Pour le classement, le rangement oui, non… Ben faut quand même avoir devant des choses qui sont porteuses. Si vous mettez que des BD qui se vendent pas, les gens quand ils passent devant comme ça ils vont dire « il n’a rien d’intéressant ». Donc forcément, y’a du classique : Astérix, Tintin, voyez… Blueberry, tout ça c’est du classique. Après on a des choses un peu plus récentes comme les Sambre, ça c’est nouveau, ou les Triangle Secret, donc il faut avoir un petit peu un mélange de tout quoi. Mais sinon je classe surtout par éditeur, voyez. Là vous avez tous les Soleil, les Delecourt, là c’est tous les Glénat, ect ect… Pour que les gens ils s’y retrouvent, je mets tous les Tintin ensemble, les Astérix, c’est pareil, je les classe par ordre, ce qui fait que c’est beaucoup plus pratique.

Les bouquinistes dénichent leurs livres dans différents endroits : salles de ventes, brocantes, marchés, sur Internet ou chez les particuliers…

Avoir du stock est facile. Mais l’écouler semble moins aisé.

Alors, être bouquiniste, est-ce vivable ou pas ?

– C’est très difficile. Voyez, ça a beaucoup changé depuis dix ans. Y’a dix ans en arrière, c’était encore merveilleux. On pouvait vivre. Je vais vous dire, ce qui a tout changé, c’est l’avènement de l’Euro. Oh alors là ça a été une catastrophe parce que les gens pour un livre à 20 €, ils s’imaginent tout de suite, ils s’imaginaient que c’était un livre horriblement cher.

– Pour moi c’est encore intéressant d’être bouquiniste.

– Vous venez tous les jours ?

– Tous les jours. Toutes les après midi. Ben oui, ben c’est un métier ! faut venir ! Si vous allez pas à votre boulot vous quand vous êtes salariés, vous allez vous faire virez. Ben c’est pareil, si moi je viens pas, mes clients vont dire « Ben il vient plus » alors ils vont aller ailleurs. Vous comprenez, tout ça c’est évident. Vous avez une clientèle fidélisée mais vous aussi vous êtes fidèle, sinon ça sert plus à rien.

Armés de scotch et de ciseau, certains improvisent un minuscule atelier de couverture de livres. Car nombreux sont les bouquinistes à avoir fait ce choix d’envelopper leurs bouquins dans un film plastique.

– C’est presque une obligation. C’est l’humidité, c’est la poussière, c’est les gens qui passent, sinon ils vous ouvrent le bouquin et ils vont vous l’abimer parce que si c’est pas fermé, ils vont se mettre à le lire. Donc après ça va poser des tas de problèmes, va falloir leur expliquer qu’il faut pas qu’ils lisent, et après « pourquoi on n’a pas le droit ? » tati tata, ect Donc tout est couvert et c’est beaucoup plus simple !

Mais ces clients qui farfouillent dans les boîtes… qui sont-ils, que cherchent-ils ? Christophe fait parti des habitués. Ecrivain, amoureux des livres et grand marcheur, il arpente fréquemment les quais. Il ne vient pas ici par hasard.

– On trouve beaucoup d’éditions qui n’existent plus en boutique, des livres épuisés. Et puis y’a aussi une question d’économie parce que ce sont des livres d’occasion donc ils sont bien sûr beaucoup moins chers. Je suis né à Paris, j’habite à Paris, j’ai toujours habité au cœur de Paris et on peut pas échapper aux bouquinistes, c’est une des richesses de Paris !

Les demandes pour devenir bouquinistes sont nombreuses. Plus de 200 sont en attente et seulement une dizaine de places sont attribuées chaque année par la Mairie de Paris. Le métier attire par sa liberté. Car ici, pas besoin de diplôme ! De plus, même si les bouquinistes sont des commerçants et s’acquittent donc les charges afférentes, ils n’ont aucun loyer à payer. Marlène Tessier travaille au département du développement économique et de l’emploi. Elle explique le règlement qui régit cette profession.

– Les dossiers sont examinés en fonction de leur ordre d’arrivée mais également en fonction de la nature des projets qui sont présentés donc des activités qui seront développées sur les quais. Il y a absolument un règlement qui date de 1993, en ce qui concerne notamment l’aspect des boîtes, leurs dimensions, leur couleur qui est vert wagon, la nature des produits aussi qui sont vendus puisque ce sont exclusivement des livres qui doivent être vendus, des livres anciens dans la plupart des boîtes, des produits accessoires étant autorisés de façon très limitée.

– Y’en a qui exagèrent. Ils font que ça et le métier de bouquiniste c’est pas de vendre des Tours Eiffel.

– Les quais de la Seine ont été envahis par les marchands de souvenirs. Je parle même pas des Tour Eiffel parce que la Tour Eiffel fait partie du patrimoine culturel de Paris. Mais y’a vraiment tout et n’importe quoi et surtout il y a des boîtes qui sont entièrement consacrées aux souvenirs quoi. Je crois que c’est ça qui a fait baisser la clientèle, la fréquentation des bibliophiles.

Le livre ne semble cependant pas mort. Et pour Clara, les quais gardent encore aujourd’hui leur attractivité.

– Les gens lisent quand même, ils reviennent un peu. Pis voyez depuis qu’il y a l’Institut du Monde Arabe ça draine quand même des gens qui viennent voir des expositions. Maintenant il y a le Cloître des Bernardins rue de Poissy. Y’a quand même des choses intéressantes à voir dans le quartier. Y’a l’Île Saint-Louis en face, Notre Dame à côté. C’est quand même un bel environnement. Moi je trouve qu’ici on est bien.

$Id: 2009_03_act_fr.htm 35 2021-02-12 12:17:35Z alistair $

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Scroll to Top