2009_04_act_fr

LANCEMENT

Malgré la morosité ambiante et les chiffres du chômage qui s’affolent, certains Français gardent espoir. Leur emploi, ils l’ont perdu, pour beaucoup depuis longtemps, mais désormais une nouvelle aventure commence : ils vont devenir leur propre patron grâce au micro-crédit. Depuis vingt ans, l’ADIE, l’Association pour le Droit à l’Initiative Economique prête de petites sommes à ceux qui n’ont pas droit au crédit dans le circuit des banques traditionnelles. Reportage de Cécile Mathy à Valence dans la Drôme.

Ils ont tous des âges différents, mais ce sont en majorité des hommes qui se lancent dans cette nouvelle vie professionnelle. Ils rêvent de se mettre à leur compte, de devenir commerçant ou artisan, en fait, de créer leur propre emploi, mais parfois les projets peuvent aussi sortir de l’ordinaire. Exemple avec Patrick, il est inventeur. Sa dernière création : un accessoire à fixer sur les skate-board, les planches à roulettes.

“J’ai l’espoir, j’ai le rêve, je peux m’en sortir, il me faut une poignée de milliers d’euros pour lancer un projet mondial qui concerne le deuxième loisir au monde des adolescents, c’est impressionnant. J’ai des super belles choses à faire et j’aimerais qu’on m’aide à pouvoir au moins m’autofinancer pour pouvoir les faire, et j’ai appris à ne compter sur plus personne mais là, malheureusement, il me faut quand même un petit coup de pouce et j’espère que l’ADIE va comprendre”.

Patrick a cessé de travailler. Depuis six ans, il se consacre à ce projet, en ne vivant que des aides sociales, notamment du RMI, le Revenu Minimum d’Insertion. Pour lui, la seule option, c’est donc le micro-crédit.

“Un banquier ou quelque chose comme ça, ce ne sont pas des gens qui prennent des risques, ils font du business sur le dos des gens sans aucun risque. On veut emprunter pour acheter une maison, il faut cautionner trois maisons, moi je n’ai rien à cautionner, j’ai pas de fiches de paye, j’ai rien, c’est inenvisageable de m’orienter vers une banque pour le moment”.

Patrick voudrait obtenir un financement de 4500 euros. Pour Camille Corfa, la conseillère de l’ADIE qui est venue lui rendre visite dans ce village de la Drôme, il faut lui faire prendre conscience qu’un prêt ne se prend pas à la légère.

“On est d’accord qu’on est sur du pari, ça peut être une super opération et très bien se passer, mais nous, on vous donne la possibilité d’essayer et ça peut très bien aussi ne pas démarrer, ça peut arriver hein, donc je ne suis pas là non plus pour vous casser le moral ni rien, nous, on est là pour faire en sorte que voilà…, mais bon, par contre, ce que je veux vous dire, c’est si, si ça passe en comité sur un montant comme ça, ça veut dire que pendant deux ans vous devez sortir 138 euros qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente , que vous ayez vendu ou pas…”

– J’ai appris à jongler ma vie presque au jour le jour quoi, donc…

– C’est pas du jour le jour c’est un engagement sur une longue durée avec une échéance minimale qui doit passer, que ça fonctionne ou pas, c’est-à-dire qu’on vous donne la possibilité d’essayer, et même si ça ne génère pas de chiffre, il faut que par rapport à votre budget personnel, que ça ait la possibilité de passer, sinon, si on vous finançait autrement, en fait, on ne pourrait pas s’en sortir. Moi, je ne suis pas là pour jouer les méchantes, ni rien, mais c’est pour que…, faire que ce soit possible et l’idée c’est de pouvoir réintervenir en fonction des besoins, et on le fait.

Le prêt moyen accordé par l’ADIE est de 2000 euros. L’association emprunte de l’argent aux banques standard à un taux d’intérêt de 4 à 5 pour cent environ. Cet argent, elle le prête à son tour à ses clients à un taux de 9,71%. La majorité des bénéficiaires est au chômage, ces personnes survivent pour moitié grâce au RMI. Un public qui est donc sorti du système et du monde professionnel. Les conseillers de l’ADIE doivent donc faire preuve de beaucoup d’empathie.

“On essaye surtout en premier lieu d’être capables de beaucoup d’écoute pour les gens qui viennent nous voir; ce sont souvent des gens qui se sont pris beaucoup de refus et de portes qui se sont fermées devant eux, et après, faire preuve aussi de pédagogie et d’expliquer que, voilà, quand on demande un crédit, il faut vraiment se rendre compte de ce que ça implique en termes d’engagement derrière, et du coup, on a besoin d’avoir des compétences un petit peu techniques et puis une culture, un petit peu, sur l’environnement institutionnel de la création d’entreprise, mais c’est avant tout peut-être des qualités humaines, d’écoute et de pédagogie, qui sont nécessaires pour que les choses se passent bien et qu’on arrive à bien gérer une rencontre, monter un dossier, à faire un suivi qui soit cohérent”.

Nouvel exemple avec Sonia. Elle est maître yoga. Jusqu’ici, elle a dispensé ses cours gratuitement, désormais elle voudrait s’installer à son compte. Pour cela, elle rêve de 20 000 euros, mais elle se dit prête à commencer avec 5500 euros. Après de longues minutes d’explication, Camille tente de lui faire comprendre le fonctionnement de l’association.

“Concrètement, nous, le micro-crédit, 5500 c’est notre maximum et ça n’arrive jamais pour un premier financement, vous voyez ce que je veux dire ?”

– Oui, oui, je sais, parce que les banques, mon banquier, il est prêt à me prêter, hein, c’est moi qui ne voulait pas, moi l’ADIE, je choisis l’ADIE aussi, parce que justement vous nous aidez d’une manière que les banques ne nous aident pas.

– Mais la banque elle est là pour ça. Nous on fait, on fait une activité bancaire hein, à l’ADIE. Simplement, on est sur un créneau où le banquier n’y va pas, d’abord parce que le risque est assez important mais pas que ça, c’est essentiellement parce que ça lui rapporte très peu. Parce que prêter des petites sommes à des taux pas forcément importants, ça ne lui rapporte pas, ça lui coûte en termes de gestion. Par contre, si, pour lui ça ne lui pose pas de problèmes en coût de gestion et qu’il est prêt à vous suivre, c’est une bonne affaire. Il n’y a pas d’histoire de scrupules à avoir, nous, on est sur la même activité.

– Oui d’accord, heu….

– Parce que je ne pourrai pas vous offrir la demande de financement dont vous avez besoin, là, au démarrage, c’est pour ça que je vous dis ça, si….

– Mais le point de départ, si ? Le plus petit chiffre, vous pouvez, le plus petit ?

– Déjà, une première demande globale à 6000, c’est déjà extrêmement important, on dirait sans doute non. Vous voyez ce que je veux dire ? Parce que, ce n’est pas moi qui le…, qui le décide. On a un comité de crédit qui statue sur les risques, sur votre budget personnel et sur un ensemble de choses qui font que, on ne va sur des demandes importantes que quand on a une visibilité de l’activité très nette. D’accord? Ce qui est très difficile à obtenir même pour des activités standard.

Les journées de Camille sont chargées, ces temps-ci les demandes de crédit se mulitplient.

“On a un niveau d’activité en ce moment qui est assez important, heu, du point de vue effectivement de la conjoncture économique qui est un peu délicate. C’est pas tant que les gens ont du mal à trouver du crédit, heu, traditionnellement dans leurs banques, c’est plutôt qu’on a pas mal de gens qui se retrouvent au chômage, qui n’arrivent plus à se réinsérer dans des activités salariées standard, et en viennent à, heu, se dire : pourquoi ne pas assurer son propre emploi en se mettant à son compte dans des créneaux souvent qu’ils connaissent déjà, et donc ils se disent : peut-être que c’est le moment, là, le marché du travail est assez bouché, voilà, si je veux pouvoir m’en sortir, peut-être que, il va falloir que j’en passe par là, et donc le partenaire dans ces moments-là, ben, ça va être l’ADIE.”

L’ADIE a fêté ses 20 ans en 2008. L’association a été créée par Marie Nowak. Elle s’est inspirée de la Grameen Bank fondée par Muhammad Yunus, le prix Nobel de la paix en 2006. En France, l’activité du micro-crédit est encore relativement méconnue même si plus de 50 000 micro-entreprises ont pu être financées en deux décennies et 62 000 emplois créés. Clotilde fait partie des nouveaux venus dans le monde de l’auto-entreprenariat. Elle a déclaré son activité de conseillère marketing freelance au mois de janvier.

“C’était pas un projet que j’avais depuis longtemps mais c’est venu naturellement suite au dernier poste que j’ai occupé et qui ne correspondait pas du tout, comme les postes précédents, à ce que j’avais envie de faire. J’ai eu besoin de ce prêt pour pouvoir démarrer en fait et avoir un peu de trésorerie. Donc l’ADIE, heu, au moins, est soucieuse et puis connaît bien en fait la problématique de départ des créateurs d’entreprise. On n’a pas forcément gagné au loto ou eu une énorme prime de licenciement pour pouvoir démarrer, et, heu, sachant qu’il faut un miminum, heu, pour, heu, pas tourner dans le rouge dès le départ et déposer le bilan dans les premiers 18 mois, et ben en fait c’était super adapté, quoi.”

– Et ça ne vous a pas fait peur de vous lancer comme ça dans ce…, justement d’être auto-entrepreneur?

– Pour ma part, je dirais non, parce que j’avais déjà la clientèle, enfin une bonne clientèle et un bon portefeuille clients qui n’attendait que ça, de me donner les sous enfin à moi et pas à un de mes patrons par exemple. Bon si j’ai pas le choix, si ça ne marche pas, je ne m’inquiète pas, je trouverai toujours du travail mais, heu, j’y pense pas, quoi, c’est comme quand on skie, on pense pas qu’on va se casser une jambe, quoi. C’est vrai que si on démarre son activité en ne pensant qu’aux risques, en ne pensant qu’au négatif, vaut mieux pas se lancer, je crois.

Pour Clotilde les voyants sont au vert. Mais parfois l’aventure tourne court. Pour l’ADIE, l’important c’est avant tout que ces personnes aient retrouvé un emploi ou remis un pied dans le monde professionnel.

“80% des gens qu’on a financés sortent des dispositifs d’aides sociales au bout de trois ans, soit parce qu’ils ont pérennisé leur activité économique -leur entreprise tourne, même s’ils vont pas faire des mille et des cents- soit, parce qu’ils se sont recréé un réseau professionnel, ils ont rencontré du monde, ce qui fait que, ben finalement, ils ont peut-être l’opportunité de rebasculer sur du salariat et des fois c’est souhaitable en termes de revenu, de salaire. Il faut garder en tête que, nous, on est sur de l’insertion professionnelle par de l’économique, donc du coup, avec ces 80% de sortie des dispositifs d’aides sociales, on estime que voilà, bon, on peut toujours mieux faire, mais c’est ce qu’on garde avant tout à l’esprit, c’est l’insertion dans le monde du travail”.

Pour l’instant, l’Association pour le Droit à l’Initiative Economique bénéficie de subventions nationales et d’aides européennes pour fonctionner, mais elle espère doubler son volume d’activité d’ici 2010 pour pouvoir être autosuffisante. Un pari là aussi mais les chiffres lui donnent raison : le nombre de prêts accordés a augmenté de 30% depuis 2007.

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